Buch 
Les forêts : ouvrage illustré de 43 vignettes / par E. Lesbazeilles
Entstehung
Seite
292
JPEG-Download
 

292

LES FORÊTS

il n’est plus évêque; il a quitté Constantinople, la cour,les conciles; il est à la campagne, où il cultive un petitjardin, et là, seul avec lui-même, il médite sur la na-ture et la destinée de son âme. « Hier, dit-il dans unede ses poésies, véritables méditations religieuses, j’étaisassis sous l’ombrage d’un bois épais, seul et dévorantmon cœur; car, dans la douleur, j’aime cette consola-tion de s’entretenir en silence avec son âme. Les bri-ses de l’air, mêlées à la voix des oiseaux, qui chantaientréjouis par la lumière, versaient un doux sommeil duhaut de la cime des arbres. Les cigales, cachées dansl’herbe, faisaient résonner tout le bois; une eau lim-pide coulait à mes pieds, serpentant doucement à tra-vers la forêt rafraîchie. Mais moi, je restais occupé demon chagrin et je n’avais nul souci de ces choses. Dansla tourmente de mon cœur agité, je laissais échapperces mots : « Qu’ai-je été? Que suis-je? Que deviendrai-je? Mon âme, quelle es-tu? D’où viens-tu? Qui t’achargée de porter un cadavre? Quel pouvoir t’a liéedes chaînes de cette vie? Souffle léger, libre esprit,comment esrtu mêlée à la matière, unie à un corps dechair? »

Le sentiment de la nature naquit tard en France si,l’on en croit ses poètes : la raillerie, le badinage, l’amourou plutôt les amours légères et sans sincérité furentlongtemps l’unique et pauvre sujet de leurs rimes.Ronsard, le premier, aperçut et aima les bois; il les fré-quentait ; il gémissait quand il voyait la hache du bûche-ron saper la forêt, « haute maison des oiseaux bocagers » ;il demanda, comme Alfred de Musset, qu’après sa morton plantât un arbre sur sa tombe et qu’on y laissât croîtrele lierre et le gazon : peut-être eût-il occupé une des pre-mières places parmi les chantres de la nature, si un sou-venir trop fidèle des poètes grecs et latins, si trop demythologie ne se fût interposé entre lui et elle. Les fan-tômes de Nymphes, de Faunes, de Sylvains, qu'il s’efforça