Band 
Tome vingt-deuxième.
Seite
270
JPEG-Download
 

2/0 M O R.

près. Qu’on interroge les médecins desvilles, & les ministres de l’Eglise , accou-tumés à observer les actions des mourans,& à recueillir leurs derniers sentimens ,ils conviendront qu’à l’excepciond’un petitnombre de maladies aiguës, où l’agitationcausée par des mouvemens convulsifs ,paraît indiquer les souffrances du malade,dans toutes les autres on meurt douce-ment & fans douleur ; & même ces ter-ribles agonies effrayent plus les specta-teurs , qu’elles ne tourmentent le ma-lade ; car combien n’en a-t-on pas vus,qui, après avoir été à cette derniere ex-trémité, n’avoient aucun souvenir de cequi s’étoit passé , non plus que de ce qu’ilsavoient senti : ils avoient réellement cesséd’être pour eux pendant ce temps, puis—qu’ils font obligés de rayer du nombre deleurs jours toux ceux qu’ils ont paslês danscet état, duquel il ne leur reste aucuneidée.

11 semble que ce seroit dans les campsque les douleurs affreuses de la mort de-vraient exister ; cependant ceux qui ontvu mourir des milliers de soldats dans leshôpitaux d’armées , rapportent que leurvie s’éteint si tranquillement, qu’on diraitque la mort ne fait que pastbr à leur couun nœud coulant, qui ferre moins, qu’iln’agit avec une douceur narcotique. Lesmorts douloureuses font donc très-rares ,& presque toutes les autres font insen-sibles.

Quand la faux de la parque est levéepour trancher nos jours, on ne la voirpoint, on n’en sent point le coup ; la faux,ai-je dit ? chimere poétique ! La mortti’est point armée d’un instrument tran-chant, rien de violent ne l’accompagne, on(finit de vivre par des nuances impercepti-bles. L’épuisement des forces anéantit le.sentiment, & n’excite en nous qu’une-sensation vague, que l’on éprouve en selaissant aller a une rêverie indéterminée.Cet état nous effraye de loin parce quenous y pensons avec vivacité ; mais quandil se prépare, nous sommes affaiblis parles gradations qui nous y conduisent, &le moment décisif arrive sans qu’on s’endoute & fans qu’on y réfléchisse. Voilàcomme meurent la plupart des humains ;

M O R

: & dans le petit nombre de ceux qui con-

j fervent la cor.noiílaaee jusqu’au derniersoupir , il ne s’en trouve peut-être pas unqui ne conserve en même-temps de l’es-pérance , & qui ne se flatte d’un retourvers la vie. La nature a , pour le bonheurde l’homme , rendu ce sentiment plus fortque la raison ; & si l’on ne réveillait passes frayeurs par ces tristes foins & cetappareil lugubre , qui dans la société dé-vancent la mort , on ne la verrait pointarriver. Pourquoi les enfans d’Esculapene cherchent-ils pas des moyens de laissermourir paisiblement ? Epicure & Anto-nin avoient bien su trouver ces moyens :mais nos médecins ne ressemblent quetrop à nos juges , qui, après avoir pro-noncé un arrêt de mort, livrent la victimeà fa douleur , aux prêtres , & aux la-mentations d’une famille. En faut-il davan-tage pour anticiper l’agonie ?

Un homme qui seroit séquestré de bonneheure du commerce des autres hommes ,n’ayant point de moyens de s’éclairer furson origine , croirait non-seulement n’ê-tre pas né , mais même ne jamais finir.Le sourd de Chartres qui voyoit mourirses semblables , nesa/oit pas ce que c’é-toit que la mort. Un sauvage qui ne ver-rait mourir personne de son espece, secroirait immortel. On ne craint donc sifort la mort , que par habitude , par édu-cation , par préjugé.

Mais les grandes alarmes règnent prin-cipalement chez les personnes élevéesmollement dans le sein des villes, & de-venues par leur éducation plus sensiblesque les autres ; car le commun des hom-mes , fur - tout ceux de la campagne ,voient la mort fans effroi ; c’est la tìn deschagrins & des calamités des misérables.La mort , disoit Caton, ne peut jamaisêtre prématurée pour un consulaire ,fâcheuse ou déshonorante pour un hommevertueux, & malheureuse pour un hom-me sage.

Rien de violent ne l’accompagne dansla vieillesse ; les sens font hébétés, & lesvaisseaux se font effacés, collés, ossifiésles uns après les autres ; alors la vie cessepeu-à-peu ; on se sent mourir comme onse sent dormir : on tombe en faiblesse.