• LA SOCIÉTÉ ALLEMANDE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 323
doubler ses scrupules religieux. Il avait toujours été fortdévot et il faillit, sur la dénonciation des piétistes, chasserde la ville de Halle le philosophe Wolf comme anti-chrétien.Si nous en croyons sa tille, qui commet ici un léger ana-chronisme, le roi était poussé à ces 'excès par le piétisteFranke. « Ce pasteur, dit la médisante margrave, condam-nait tout les plaisirs, sans en excepter la musique et lachasse. On ne devait avoir à la bouche que la parole deDieu; tout le reste était péché. A table on lisait constam-ment comme dans un réfectoire. Les après-midi le roinous débitait un sermon, après quoi son valet de chambreentonnait un cantique auquel nous devions joindre nosvoix. Il nous prenait parfois, h mon frère Frédéric et à moi,de telles envies de rire qu’elles nous forçaient d’éclater, cequi nous attirait un anathème que nous devions écouterd’un air contrit. Bref, ce chien de Franke avait fait de notredemeure un couvent de trappistes. »
Malgré toutes ces bizarreries et brutalités, la cour deFrédéric-Guillaume était un modèle de moralité et de ré-serve en comparaison de ce qui se passait partout ailleurs.U cour de Dresde se distinguait au contraire par une grandemagnificence qu’Auguste le Fort avait poussée à l’excès. Lejoyeux ministre prussien, Grumbkow, y mena son maîtrepour lui ôter l’envie d’abdiquer. Leur visite, qui se fit enjanvier 1728, dura quatre semaines au milieu d’une succes-sion de fêtes. « Un jour, raconte la margrave, après de co-pieuses libations, le roi de Pologne, tout en causant, menamon père et ses hôtes, parmi lesquels se trouvait mon frèreFrédéric, d ans une vaste chambre remplie de meubles somp-tueux. Tandis que mon père admirait ce luxe, un paraventcouvrit et laissa voir une jeune fille admirablement belle,qui allongeait sur un sopha, dans le costume d’Ève avantlu faute, des membres polis et blancs comme l’ivoire et