2 JOURNAL D’UN OFFICIER D’ORDONNANCE,
habitait rue Saint-Georges un modeste appartement;lors de notre première entrevue, il venait seulementde recevoir sa nomination diplomatique, et suppor-tait sans broncher les colères et les sarcasmes parlesquels ses anciens amis accueillaient ce qu’ils appe-laient son apostasie. Il m’avait paru plein de confiancedans son avenir personnel et dans l’étoile de l’Empirelibéral.
A Washington je ne retrouvai plus le même homme.Amaigri, vieilli en quelques jours, triste, indécis, etcomme écrasé par le sentiment d’une faute irrépara-ble, de ce que le boulevard, en son style imagé,appelle « une boulette », tel m’apparut le journalistemordant, le causeur spirituel, le diplomate bon en-fant, heureux d’étrenner ses broderies et de s’en-tendre appeler Excellence, que j’avais vu un moisauparavant.
— AhI mon ami, me dit-il en m’abordant, quelmalheur, quel irréparable malheur!
— Quoi ! quel malheur? répondis-je, étonné.
•— Hé bien, mais... cette guerre.
— Quelle guerre ?
— La guerre avec l’Allemagne.
— Où prenez-vous la guerre avec l’Allemagne?
Et je me disais : Est-ce qu’il est devenu fou?Est-ce qu’il subirait déjà la jettatura de la Maison-Blanche? Il faut savoir qu’à Washington,— ville mor-tellement ennuyeuse, puisqu’elle ne contient qu’unParlement, une Présidence et des Ministères, toutesinstitutions éminemment splénétiques, — une légende