160 JOURNAL D’UN OFFICIER D’ORDONNANCE.
J’avais le projet de rapporter un fusil. Mais un granddiable blond de factionnaire prussien, essayant derendre féroces ses yeux bleu de porcelaine, me criaen allemand : « Laissez le fusil 1 » Je le regardai et ilrépéta : « Laissez le fusil! » J’eus l’idée de faire sem-blant de ne pas le comprendre, et continuai mon che-min, l’arme à la main. Mais comme, en criant un troi-sième : « Laissez le fusil », tout à fait irrité, je le visqui me mettait en joue, je ne fis pas le fier et je lais-sai le fusil. C’était un simple chassepot, qui offrait, ilest vrai, cette particularité qu’une balle prussiennes’était coquettement incrustée dans la crosse.
Après avoir inspecté d’autant plus minutieusementce coin, que le jour de la bataille j’y avais entenduune fusillade épouvantable et vu tomber des essaimsd’obus dont je désirais constater les effets, je rega-gnai les voitures d’ambulances. En traversant unevigne, je fis partir deux grives qui se livraient tran-quillement à ce qu’on appelle le hallebotage, et pico-raient les grappes oubliées. J’éprouvai un singulierplaisir et comme un attendrissement à entendre lespetits cris de ces deux pauvres bestioles, qui avaientdû rester là pendant cet effroyable bouleversementou y revenir courageusement après la bataille. Prèsde l’endroit d’où s’étaient levées les deux grives, jedécouvris un pauvre petit fantassin de vingt-deux ansà peine, qui avait eu les deux jambes broyées au ni-veau des chevilles par un éclat d’obus. Un de ses piedsavait été complètement détaché; l’autre, dont les osétaient écrasés, tenait encore par les tendons et un