£92 JOURNAL D’UN OFFICIER D’ORDONNANCE.
de rempart, et j’imagine que je lui dois la vie.
Donc, au lieu de suivre la chaussée, sur laquelle secroisent un tas d’objets en métal tout à fait incom-modes et gênants pour la circulation, je descendsdans les champs. La chaussée courant sur ses talusdépasse ma tête et me sert d’abri. Je galope ainsidix minutes, n’ayant à redouter que les boulets fran-çais qui passent au-dessus de moi, pas très haut.Quant aux balles des Allemands, j’en suis absolumentpréservé, et leurs obus ont une trajectoire qui lesemporte bien au delà.
Sur ce champ de bataille, couvert de vivants toutà l’heure, et où les morts et les mourants semblentsi nombreux qu’on dirait des régiments couchés pourla grande balte, — c’est bien, hélas! pour la plupart,la grande, la dernière balte, — il n’y a de valide qu’unseul homme, un prêtre des Missions étrangères.
Seul, isolé, sans avoir l’air de se douter du dangerqu’il court, il accomplit son devoir et vaque à sonministère; il circule sous les obus et les balles aveccette allure lente, tranquille, qu’il aurait en traver-sant le soir, pour aller confesser, une église à moitiéendormie avec des femmes agenouillées sous la lampedu sanctuaire.
Pour le moment, il est penché, dans sa grande robenoire, et agenouillé près d’un mobile à qui sa petitefigure, pâle, sans barbe, et grimée par la souffrance,donne l’air d’un enfant de douze ans. Il lui a prisla tête sur son bras droit, et, l’oreille penchée sur labouche du soldat, il le confesse! J’arrive à lui, il lève