206 JOURNAL d’üN OFFICIER D’ORÔONNANCE.
petits officiers, et j’entendis échanger autour de moi,à voix sourde, la conversation suivante :
— Ne trouvez-vous pas que le général a tout à faitl’air de vouloir se faire tuer?
— C’est absolument ce que je me disais.
— Du reste, ça le regarde. Mais, franchement, je nevois pas la nécessité qu’il peut y avoir à ce qu’il nousfasse tous tuer avec lui.
— Bah ! qu’est-ce que cela fait?
— Ce n’est rien que cela, dit en intervenant l’officierde Ducrot, qui s’était rangé à côté de nous. Si vousvoyiez Ducrotl Celui-là, il est absolument fou. Il montedepuis ce matin un cheval blanc comme la neige, etil galope tout le temps devant les Prussiens. Je vou-drais avoir autant de francs, pas de rente, — mais decapital, — qu’il a été tiré aujourd’hui de coups de fusilou de canon, à lui personnellement adressés. Croi-riez-vous qu’il a chargé les Saxons, à lui tout seul? Ilen a sabré un avec sa petite épée, comme s’il avait euen main une latte d’ordonnance. C’est absolumentinsensé.
Et un jeune capitaine qui se reposait les deux coudessur ses fontes, psalmodia les mots déjà célèbres ;« Mort ou victorieux. »
Quel était le but du général Trochu? Avait-il dudanger cette habitude et ce mépris qui arrivent jus-qu’à le faire méconnaître, à l’oublier, à n’y pas penser,et s’était-il placé là, comme il se serait placé ailleurs?C’est possible. Mais j’avoue que, pendant quelquesminutes, j’ai fermement cru qu’il cherchait la mort.