304 JOURNAL d’üN OFFICIER ^ORDONNANCE.
La nuit fut terrible; je ne me souviens pas d’avoirjamais eu aussi froid que dans les quelques galo-pades qui me furent imposées le soir. Les hommesgelaient littéralement dans les fossés et les tranchéescreusées à la hâte, dans les gourbis, dans les mai-sons ouvertes à tous les vents. Le froid les en-dormait, et bon nombre d’entre eux ne se réveil-laient point. Ce soir-là j’entendis pour la premièrefois les hommes dire ouvertement : « Nous en avonsassez. »
J’avais un ami dans l’état-major du général Biaise,et comme je passais à proximité de la Ville-Evrard, jefis une pointe pour lui serrer la main, car je savaisque là je trouverais le général.
En effet, il était avec ses officiers autour d’un grandfeu de poutres et de planches provenant des décom-bres des maisons effondrées par nos obus et les obusallemands. Assis à califourchon sur une chaisè depaille, les bottes au foyer dont la chaleur faisaitmonter de leurs pieds une petite vapeur, le général etses officiers devisaient de la journée, le cigare ou lapipe à la bouche, et s’interrompaient de temps à autrepour lamper une gorgée de vieux rhum à une gourdecommune. Je descendis de cheval, et j’attachai mabête à un arbre. La grande souffrance du cavalier,c’est le froid aux pieds ; je n’étais pas fâché d’emma-gasiner en moi un peu de la bonne chaleur de cebivouac. On me fit place dans le cercle, et la con-versation, ranimée par l’arrivée d’un nouveau venu,devint tout à fait gaie. Nous étions là, rôtis de face et