338 JOURNAL D'UN OFFICIER D ORDONNANCE.
C’était vrai, et je fis volontiers chorus avec les offi-ciers de la chancellerie, qui se trémoussaient d’admi-ration et s’exclamaient :
— Quelle mémoire ! C’est prodigieux 1 Quel hommeétonnant 1 II n’y a que lui 1
Était-ce à cause des relations fugitives jadis ébau-chées entre nous? Le chancelier, qui depuis plus desix mois n’avait vu que des militaires français ou cap-tifs ou humiliés, n’avait causé avec des civils quepour leur imposer des sacrifices ou pour repousserdes demandes, éprouvait-il une involontaire détentemorale devant un officier libre, et qui, assis à sa table,ne pouvait le traiter ni en ennemi, ni en maître?Mon attitude volontairement dégagée, insouciante,contrastait-elle avec le maintien de Jules Favre, qui,la veille, était resté, pendant tout le repas, commeaffaissé sur la chaise que j’occupais, et enterré sousses cheveux, paraissant, quand on lui parlait, sortirbrusquement d’un cauchemar, et de temps en tempss’essuyant les yeux avec sa serviette; et ce contrasteplaisait-il au chancelier? Grand mangeur et grandbuveur, aimait-il voir mon juvénile appétit, car lesprivations du siège m’ayant servi d’apéritif, je man-geais ferme et buvais sec ?
Je n’en sais rien. Mais je constatai bientôt à dessignes imperceptibles que je n’étais point désagréableau comte de Bismarck. Il me poussait, me donnait laréplique, m’excitait à parler. On eût dit d’une maî-tresse de maison désireuse (Je faire briller un (Je sesconvives.