350 JOURNAL d’uN OFFICIER d’ûRDONNANCE.
tranquillement comme vous le faites en ce moment,vous seriez loin, vous et votre dîner.
Lorsque, à table, un silence profond s’établit tout àcoup au milieu d’une conversation animée, « il passeun ange », disent quelques-uns; d’autres prétendentqu’on «a jeté un froid». Il y eut en effet un grand froidou plutôt, j’aime mieux la première figure : un angepassa. C’était l’ange du patriotisme qui planait au-dessus de nos têtes.
La fin du repas fut des plus' pénibles. En nouslevant de table, je m’étais placé derrière Jules Favre.M. de Bismarck indiqua de la main à ses convives laporte du salon. Ils comprirent l’ordre muet de leurchef et disparurent. Le chancelier vint nous joindre,et, désignant du geste, par-dessus son épaule, le gé-néral d’Hautpoul qui tambourinait fiévreusement, àl’autre bout de la pièce, sur une vitre :
— Si vous avez l’intention, dit-il au ministre, de ra-mener ce monsieur, autant vaut dire que vous nevoulez pas traiter, et nous pouvons, dès à présent,rompre les négociations.
Jules Favre s’excusa. Il expliqua que le généralétait venu à son corps défendant, et uniquement pourobéir, pour accomplir un pénible devoir. Il promit auchancelier que le lendemain il serait accompagnéd’un autre plénipotentiaire militaire.
Les Allemands, pour expliquer cette scène inat-tendue, ont raconté que le général avait trop bu,qu’il était gris. Pauvre brave homme ! Il n’avait absorbéque trois verres d’eau. Ils ont, en cette circonstance,