LE KREML ET LE FAUBOURG ALLEMAND.
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La vie y restait peu ouverte aux grands courants de la poli-tique européenne, étouffée et obscure. Obscur et contestédemeure aujourd’hui encore le lieu de naissance du plusgrand homme que la Russie ait possédé. Le Kreml de Moscou?Le château voisin de Kolomenskoïé, baptisé du nom de Beth-léem russe? Ismaïlovo peut-être? Nul témoignage absolumentprobant. La dispute va plus loin. Physiquement et morale-ment, Pierre n’a rien de ses frères et sœurs aînés, chétifs touset malingres comme Féodor et Ivan, portant dans leurs veinesun sang vicié, comme la belle Sophie elle-même. Miné déjà,lui aussi, par la maladie, destiné à une fin prochaine, Alexisa-t-il pu donner à un fils cette stature de géant, cette muscu-lature de fer, cette abondance de sève? Qui alors? Un chirur-gien allemand substituant son enfant mâle à la fille, fruitvéritable des premières couches de Nathalie? Un courtisan,Tihone Nikititch Strechnief, d’humble race, récemment élevéeparle mariage du tsar Michel Romanof avec la belle Eudoxie?Un jour, dans les fumées du vin, Pierre essayera — on l’a ra-conté — de lire dans ces ténèbres, a Celui-là, s’écriera-t-ilen désignant un de ses compagnons, Ivan Moussine-Pouchkine,sait du moins qu’il est le fils de mon père. De qui suis-je, moi?Est-ce de toi, Tihone Strechnief? Obéis! parle sans crainte!Parle, ou je t’étrangle... » — « Batiouchka , grâce! je ne saisque répondre... Je n’étais pas seul (1)... »
Mais que n’a-t-on pas raconté !
La mort d’Alexis (1674) marque le commencement d’unepériode troublée, dont le pouvoir despotique de Pierre estsorti, orageux et sanglant comme elle. La destinée du futurRéformateur s’y marque d’une empreinte définitive. Il y de-vient, dès le premier jour, héros d’un drame, chef aussi, natu-rellement désigné, d’un parti d’opposition. Auprès du cadavreà peine refroidi de leur maître commun, une lutte acharnée
(1) Vockerodt, Correspondance, publiée par Herrmann, Leipsick, 1872, p. 108;Solovief, Hist. de Russie , Moscou, 1864-1878, t. XV, p. 126-135; Siemievski,Étude sur la police d’État en Russie (Slovo i Dielo), Pétersbourg, 1885, p. 139;Dolgoroukof, Mémoires, Genève, 1867, t. I, p. 102.