LE KREML ET LE FAUBOURG ALLEMAND.
T
II
Le Kreml actuel, pléthorique et accidentel entassement deconstructions disparates sans style, pour la plupart, et sanscaractère, ne peut donner qu’une idée très imparfaite del’aspect que devait présenter, à la fin du dix-septième siècle,la demeure d’Alexis Mihaïlovitch. Les incendies de 1701 et de1737, les reconstructions de 1752 (1), n’ont guère laissé quedes débris de l’étrange Renaissance italienne introduite là, àla fin du quinzième, par la fille d’un Paléologue, élevée àRome (2); des vestiges du génie des Fioravante, des Solari, desAlevise aux prises avec la tradition byzantine ; quelques églises,quelques tronçons de palais et l’enceinte extérieure, qui sembled’un camp fortifié plutôt que d’une demeureprincière, avec sonvaste développement de remparts sommaires et ses tours enbriques, profilant de place en place leur grêle silhouette, ainsique des guerriers en vigie. Au dehors, sur la Place Rouge,l’église de Vassili le Rienheureux évoque seule puissammentl’image du passé disparu. C’était sans doute, au dedans, la mêmeconfusion d’architectures, juxtaposant violemment l’Allemagnegothique et l’Inde, Byzance et l’Italie, le même enchevê-trement de constructions emboîtées l’une dans l’autre à lafaçon des casse-tête chinois, la même orgie enfin d’orne-ments, formes et couleurs, bizarre, folle, issue, croirait-on,de la fièvre et du délire, d’une indigestion d’idéal plastique.Chambres étroites, voûtes surbaissées, sombres couloirs,scintillements de lampes dans l’obscurité, fauves rutilationsd’ocre et de vermillon sur les murs; barreaux de fer à toutesles fenêtres, hommes armés à toutes les portes; grouil-lante partout, une population de soldats et de moines.
(1) Zabielike, Vie privée des Tsars, Moscou, 1895, p. 110-118; Oustrialof,Hist. de Pierre I", Pétersbourj;, 1858, t. IV, p. 33.
(2; P Pierling, La Russie et le Saint-Siège, Paris, 1896, p. 107 et suiv.