LE KREML ET LE FAUBOURG ALLEMAND.
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d’un appel aux suffrages. Des deux frères puînés de Féodor,Ivan, le fils de la Miloslavski, qui a quinze ans, est infirme,aux trois quarts aveugle et plus qu’à moitié idiot. Une relation,adressée en 1684 aux ministres de Louis XIV, parle d’une« escrescence de paupière, qui fait que le jeune prince nesaurait rien voir sans qu’on la lève » . A l’unanimité, les hautsdignitaires de la couronne se prononcent en faveur de Pierre,le fils de la Narychkine, son cadet de cinq ans. Il leur répugne,disent-ils, de convertir leurs charges en offices de garde-malade. Sans doute aussi, l’âge du second frère les flatte parune plus longue espérance d’interrègne et de pouvoir main-tenu dans leurs mains. Us entraînent les boïars qui d’aventurese trouvent au lit de mort de Féodor, le patriarche Joachim,qui l’a administré. Comme en Pologne, la vacance du trôneattribue au chef de l’Église une sorte de souveraineté intéri-maire. En 1598, c’est le patriacheJob quiaassuréle triomphede Boris. Rien de légal dans ce qui s’est passé alors, commedans ce qui se passe maintenant. Un discours du prélat devantl’assemblée des officiers et des courtisans que le hasard aréunis au KremI; un bref appel à leurs votes suivi d’une accla-mation ; puis une apparition des électeurs improvisés audehors, sur l 'escalier rouge, devant le peuple attiré par larumeur des grands événements qui mettent le palais en émoi ;un nom jeté à cette foule, et tout est dit : la Russie a un Tsar,et il s’appelle Pierre.
Nulle mention d’Ivan; nulle justification de la violencefaite, en sa personne, aux lois de l’hérédité. Au fond, ce n’estqu’une victoire des Narychkine sur les Miloslavski, surprissans doute, mis hors de défense par la soudaineté de la criseet la rapidité du dénouement. Triomphe éphémère, quidurera un mois à peine. Au lendemain de sa défaite, la factionvaincue rentre en lice, et derrière elle, auxiliaires imprévus,deux nouveaux facteurs politiques paraissent, qui vont changerla face du combat : la tsarevna Sophie et les Streltsy (1).
(1) SovMAnoKOF, Der ersle Aufstand der Slrelitzen , Riga, 1772, p. 10.