LA TSAREVNA SOPHIE.
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grosseur monstrueuse, une tête large comme un boisseau, dupoil au visage et des loups aux jambes » , voilà son signale-ment. L’historien petit-russien, Kostomarof, essaye de conci-lier les choses : laide aux yeux des étrangers, Sophie pouvaitbien avoir du charme pour les Moscovites de son temps.Comme dans tout l’Orient aujourd’hui encore, l’excès de cor-pulence n’était pas pour leur déplaire. Mais le silence dumoine Miedviédief, le confident de la Princesse, dévoué jus-qu’à la mort, est bien expressif, comme son insistance à vanterles qualités morales de la Tsarevna. De ce côté, je vois tout lemonde d’accord, sans excepter La Neuville : « Autant que sa« taille est large, courte et grossière, autant son esprit est« fin, délié et politique, et, sans avoir jamais lu Machiavel,« ni pris de leçons, elle possède naturellement toutes ses« maximes. »
Jusqu’en 1682 la vie deSophie a été, en apparence du moins,celle des jeunes filles russes de son temps, aggravée pour cellesde son rang par un surcroît de sévérités claustrales. Le teremdu Kreml l’emportait à cet égard sur tous les autres : solitude,dévotion minutieuse et compliquée, jeûnes fréquents. Lepatriarche et les plus proches parents étaient les seuls visiteursdu dehors. Le médecin n’était admis qu’en cas de très gravemaladie. Quand il arrivait, on fermait les volets, et il ne pou-vait prendre le pouls de la malade qu’à travers une étoffe. Despassages secrets conduisaient la Tsaritsa et les Tsarevny àl’église, où les inévitables rideaux de taffetas rouge faisaientleur office, interceptant la curiosité des autres fidèles. En 1674,tournant le coin d’une des cours intérieures du palais, deuxjeunes seigneurs, Boutourline et Dachkof, rencontrent inopi-nément une voiture où se trouve la Tsaritsa allant en pèleri-nage à un monastère. Cet accident met leurs têtes en jeu. Uneenquête sévère s’ensuit, avec interrogatoires dans les chambresde question. La place des princesses n’était marquée dans au-cune des solennités qui rompaient pour le restant de la courl’affreuse monotonie des journées asservies à une immuable etrigide étiquette; elles ne paraissaient qu’aux enterrements,