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L’ÉDUCATION.
suivant alors le cercueil, mais toujours sous des voiles impé-nétrables. Le peuple ne connaissait d’elles que leurs noms,prononcés à chaque office dans les prières qui faisaient partiede la liturgie officielle; elles ne savaient rien de lui, rienpour ainsi dire de la vie humaine en dehors du cercle étroitoù les emprisonnait leur destinée. Ne pouvant épouser ni unsujet, à cause de leur rang, ni un prince étranger, à cause deleur religion, elles devaient ignorer l’amour, le mariage, lamaternité. Telle était la loi.
U est probable qu’elle se montrait susceptible, à cette époquedu moins, de quelques accommodements. Sophie se fût certaine-ment trouvée incapable, sans cela, de jouer au pied levé le rôledans lequel nous allons la voir paraître. Pierre est proclaméTsar le 27 avril; le 23 du mois suivant, une révolte des Streltsya renversé son pouvoir unique en y associant son frère Ivan, ettous les témoignages dénoncent Sophie comme l’inspiratricedirecte, voire même l’ouvrière principale de ce coup d’État.
Le terem a du se trouver au Kreml sous l’influence directedes idées byzantines, comprenant le mélange historique d’as-cétisme et d’intrigues dont la vie du Bas-Empire s’est composée.Au chevet de leur frère malade, agonisant, Sophie et sessœurs ont évoqué sans doute l’image de Pulchérie, la filled’Arcadius, s’emparant du gouvernement pendant la minoritéde Théodose, puis, après sa mort, régnant encore avec le con-cours de Marcien, le chefde la garde impériale. Frémissementsd’ailes entre les barreaux de la cage, révoltes de l’âme et dela chair, rêves de liberté, de puissance, d’amour, ici commelà-bas et dans le même esprit, les révolutions de palais pro-cèdent de ces obscurs émois.
Sophie a certainement vu au Kreml d’autres visages mâlesque celui du patriarche, que ceux même de ses proches pa-rents, les Miloslavski, hommes énergiques, mais bornés. Long-temps alité, Féodor eut besoin de soins féminins; quelqu’unse trouva dans son entourage pour le pousser à enfreindre larègle du terem en y cherchant une garde-malade et pour indi-quer Sophie à son choix. C’était Vassili Galitsine.