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L’ÉDUCATION.
les colères. Le bruit court que les Narichkine ont empoisonnéle tsar Féodor; qu’ils maltraitent le frère aîné de Pierre, leTsarévitch dépossédé, qu’un d’eux songe à usurper le trône.Un Narychkine, suivi d’une troupe armée, est aperçu maltrai-tant la femme d’un Strelets : c’est un agent déguisé des Milos-lavski. Une confidente de Sophie, Féodora Rodinitsa, court lesrues, s’insinue dans les quartiers militaires, semant des parolesvenimeuses, des pièces de monnaie et des promesses.
O 11 attend l’arrivée de Matviéief ; c’est le signal convenu.Les Streltsy, dressés, font bon accueil à leur ancien chef,endorment sa défiance; le 11 mai 1682, une députationenvoyée par les vingt régiments lui porte le pain et le sel,« du miel sur la pointe d’un couteau « , dira le fils du malheu-reux vieillard, condamné déjà, voué à la mort. Quatre joursaprès, à l’aube, on bat l’alarme dans tous les quartiers, lesvingt régiments prennent les armes et le Kreml est assiégé.Les Streltsy ont mis bas cette fois les caftans multicolores ;ils paraissent vêtus uniformément de leurs chemises rouges,les manches relevées jusqu’au coude, annonçant ainsi labesogne pour laquelle ils se sont levés de grand matin ; nonplus soldats, mais justiciers et bourreaux. Ils ont bu copieuse-ment avant de se mettre en route, ivres d’eau-de-vie, avantqu’ils le soient de sang, criant affreusement et agitant leurshallebardes. Ils croient ou feignent de croire qu’Ivan et Pierrelui-même ont été assassinés, et prétendent venger leur mort.Du haut de Yescalier rouge on leur montre le Tsar et le Tsaré-vitch sains et saufs ; on essaye de les calmer ; mais ils n’enten-dent plus rien, ne reconnaissent personne. Ils crient plusfort : A mort les assassins ! Le chef de leur prikaze (bureaud’administration, département), le vieux Dolgorouki, s’avancesur le perron pour les rappeler à l’ordre. Aussitôt quelquescompagnons plus hardis grimpent l’escalier, saisissent levieillard, le précipitent dans le vide ; d’autres tendent leurspiques : Lioubo ! lioubo ! (c’est bien, cela nous plaît) crie lafoule. Le massacre est commencé ; il dure trois jours. Récla-més un à un, puis poursuivis dans l’enceinte du palais, tra-