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L’ÉDUCATION.
inspiré habituellement s’étend avec complaisance dans uneétude d’ailleurs curieuse (1), sont une fiction et une naïveté.Il y a plus. Même à un âge beaucoup plus avancé, Pierre nefera jamais preuve d’un grand courage naturel. Beaucoup tropnerveux pour cela, trop facilement impressionnable. Ses pre-miers débuts sur la scène du monde, qu’il doit remplir dufracas de ses exploits, n’auront rien d’héroïque. Le couragecomme le savoir lui viennent tard et par le même effort d’unevolonté trempée par les épreuves. Ces épreuves redoutables,ces angoisses et ces épouvantes dont son enfance a été assaillie,ont marqué, d’autre part, son tempérament et son caractèred’une tare ineffaçable, en lui laissant une disposition visibleau trouble facile des facultés physiques et morales sous lecoup d’un choc quelque peu violent, au recul instinctif del’être tout entier devant le danger, à l’effarement et à l’aban-don de soi-même. La volonté prendra ensuite le dessus, et lenaturel, dompté, n’en obéira que mieux; mais il est tel etpoint autre. Naturellement, Pierre sera toute sa vie un timide,et c’est pour cela aussi qu’il sera un violent — d’une violencenon pas consciente toujours et calculée souvent, comme cellede Napoléon, mais absolument irréfléchie, échappant un mo-ment au contrôle de la volonté et de la raison. Cette tare,d’ailleurs, que j’indique, ce stigmate d’estropié, il le porteratoute sa vie aussi, gravé dans sa chair, tordant d’un ticdouloureux son masque impérieux et rude, en accentuantl’expression farouche. On a parlé d’une tentative d’em-poisonnement ayant laissé cette trace. Poison physiqueou poison moral, l’effet seul importe. Celui que les Streltsyont versé dans les veines du pauvre enfant, en faisant glisserses petits pieds dans le sang de ses oncles, me paraît pluscertain.
Il a eu peur, comme tout enfant aurait eu peur à sa place;il s’est caché sans doute dans les jupes de sa mère, et il a quittésans regret, une fois de plus, le sombre palais peuplé d’horri-
(1) Zabieline, L'enfance de Pierre le Grand, Moscou, 1872.