LA TSAREVNA SOPHIE.
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blés cauchemars. Car le triomphe de Sophie l’a encore con-damné à l’exil, lui et les siens, l’a mis sinon hors la loi, dumoins, et par bonheur, hors de la règle commune. L’exil pource souverain de dix ans, qui sera un homme si extraordinaire-ment remuant, c’est de l’espace pour courir, de l’air pour res-pirer, de la santé pour l’esprit et pour le corps; l’exil, c’est laliberté.
Il en profite ; il revient bien au Kreml les jours de grandecérémonie pour s’asseoir sur le trône jumeau, commandéexprès en Hollande, que l’on voit encore au musée de Moscou;mais ce ne sont que de courtes apparitions ; le reste du tempsil est à Préobrajenskoïé, affranchi de toutes les servitudes, detoutes les contraintes de l’étiquette et de la souveraineté, et rienne saurait mieux lui convenir. On n’oublie pas que par samère il tient à un milieu d’indépendance relative. En entrantau Kreml, Nathalie a commencé par y faire scandale avec sesallures de demi-Écossaise. Ne s’est-elle pas avisée de souleverun coin du rideau baissé sur la glace de sa voiture ! Pierrearrachera un jour ce rideau! L’hérédité maternelle le rattacheaussi à un foyer de culture européenne ; mais sa destinée veutqu’il soit tenu à l’écart de l’école gréco-latine-polonaise, dontl’influence a prévalu jusqu’à présent en Russie. Les représen-tants de cette école, Miedviédief en tête, appartiennent au partide Sophie. Un précepteur, Zotof, qu’on lui a donné et qui enrelève aussi, a dû fuir et n’est pas remplacé. Livré à lui-même,l’enfant s’en choisit d’autres à son gré, inclinant instinctive-ment du côté des étrangei's. Ilapprend ainsi beaucoup de cho-ses; guère de choses se rapportant au métier des armes. Il nesera jamais un grand soldat; d’esprit trop pratique pour cela,trop bourgeois, dirais-je volontiers. On nous l’a montré met-tant de bonne heure à contribution la Oroujennaîa palata , ledépôt d’armes de la cour ; mais cet ai’senal moscovite du dix-septième siècle n’a de militaire que le nom ; c’est une manièrede bazar oriental; Pierre y envoie chercher des montres, dontil se divertit à démonter le mécanisme, des instruments d’hor-ticulture, dont il se fait expliquer l’emploi. On s’est plu aussi