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L’ÉDUCATION.
sans profit apparent pour qui que ce soit. En se dispersantainsi, il a, quelle que fût l’envergure de son intelligence émi-nemment compréhensive, couru le risque de rester superficiel,et il n’y a pas échappé. Plus tard, suivant en ceci la leçon de sespairs, convertissant ses penchants naturels en aptitudes raison-nées, il s’apercevra que de dire à ses sujets, à ce peuple deparesseux, d’ignorants et de maladroits : « Faites ceci ou cela,remuez-vous, instruisez-vous », ne vaut pas l’action autrementpuissante sur eux de l’exemple; par principe alors, mais tou-jours aussi par goût, instinct, tempérament et obéissance à lapression de l’atmosphère ambiante, il continuera à se remuerlui-même, à ramasser, de-ci et de-làet pêle-mêle et au hasard,toutes les connaissances, toutes les aptitudes, à faire partout eten tout œuvre de ses dix doigts. Et ce sont encore ces mêmesinfluences qui le poussent de bonne heure dans la seule voieoù il parvienne à devenir un bon praticien, sinon un maître,en même temps qu’il y trouve une source inépuisable de plai-sirs, sinon de bénéfices positifs et durables pour lui et son pays.
Tout le monde connaît l’histoire, amplifiée et agrémentéecomme de raison, du vieux bateau anglais, trouvé au villaged’Ismaïlof, dans un dépôt d’objets hors d’usage ayant appar-tenu au grand-oncle du jeune héros, Nikita Ivanovitch Roma-nof. Toujours ingénieuse, la légende veut que, enfant, Pierre aitlongtemps ressenti de la répulsion pour l’élément humide, aupoint de pâlir et de frissonner à la vue d’un ruisseau. Il n’y a làpeut-être que l’expression symbolique de la difficulté naturellechez un terrien , habitant du plus vaste continent qui soit aumonde, à entrer en intimité avec cet élément lointain, absent,ignoré, presque inabordable. Pierre donnera une flotte à laRussie avant de lui donner une mer ; le caractère entier de sonœuvre, avec ce qu’elle a de précipité, d’anormal et de paradoxal,s’accuse dans ce trait. Vieille chaloupe aux bois à moitié pourris,le bateau d’Isma'ilof aurait, en attirant l’attention de l’enfant,vaincu ses répugnances et déterminé sa vocation de marin.
On n’a pas assez cherché à s’expliquer la présence de cetesquif dans un village voisin de Moscou, en plein pays de terre