LA TSAREVNA SOPHIE.
39
ferme. Quand Pierre s’est avisé plus tard d’établir un chantierde constructions navales, à quelques centaines de verstes plusloin, sur le lac de Péréïaslavl, il n’a fait que suivre une pistedéjà tracée, jalonnée avant lui; il a créé cette chose bizarre :la marine sans mer; il ne l’a pas inventée. Il n’a, à propre-ment parler, rien inventé, on le verra plus tard, dans la sériede ses réalisations multiples. Sous le règne du tsar Alexis desessais avaient déjà été hasardés dans cette direction ; unyacht, l'Aigle, fut construit à Diedinof, sur les bords de l’Oka,avec le concours de charpentiers étrangers recrutés pour cetobjet. Struys en parle longuement dans ses Voyages (1). L’idéeflottait dans l’air, confuse encore, mais déjà nettement dirigéevers le but à atteindre.
Comme Y astrolabe, le bateau d’Ismaïlof passa d’abord auxyeux de Pierre pour un objet mystérieux. Des paysans avaientvule navire, autrefois, naviguant conti-e lèvent. Prodige encore !Le mettre à l’eau, sur un étang voisin, fut vite fait. Mais com-ment le faire manœuvrer? Timmermann n’y entendait rien.Par bonheur, les ouvriers, Hollandais eux aussi, qui avaienttravaillé à Diedinof, n’étaient par tous disparus. Quelques-uns demeuraient établis au Faubourg . Pierre eut ainsi deuxautres précepteurs,' Karschten-Brandt et Kort, deux charpen-tiers. Ils opinèrent pour le transport du bateau à Péréïaslavl.Il y avait là une vaste étendue d’eau. Pierre suivit leur avis etd’enthousiasme se mit à leur école.
Mais c’était, en somme, l’école buissonnière qu’il pratiquaitsurtout à ce moment. Il y gagnait quelques connaissancesutiles, mais surtout des habitudes, des penchants, dont quel-ques-uns déplorables. Il y gagnait encore de la santé, de lavigueur; il se faisait des muscles d’acier, un tempéramentphysique d’une résistance exceptionnelle, à part et malgré sescrises nerveuses, fruit de la tare originelle ; un tempéramentmoral merveilleusement souple, sauf ces mêmes défaillances,robuste et entreprenant.
(1) Amsterdam, 1746.