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L’ÉDUCATION.
Il se faisait aussi des amis, tout un petit peuple recueilli àl’aventure dans la nombreuse domesticité de son entourage,dans la promiscuité de son vagabondage perpétuel, groomsdes écuries paternelles ikoniouhy ), montant à dos nu avec luiles petits chevaux du pays, polissons courant les rues. Iljouait au soldat avec eux, on l’imagine bien ; naturellement illes commandait. Le voici à la tète d’un régiment, et cette autrecréation grandiose, l’armée russe, est née de cette autre amu-sette. Oui, les jeux pseudo-marins du lac de Péréïaslavl et lesjeux pseudo-militaires du champ d’exercice de Préobrajenskoïé,ce double point de départ aboutit à ce double point d’arrivée :la conquête de la Baltique et la bataille de Poltava !
Mais pour réaliser cela, pour combler la distance ainsimesurée, il a fallu autre chose que le passage de l’enfance àl’âge mûr dans une personnalité unique, si exceptionnellequ’on la veuille supposer; autre chose que le développement,humainement possible, d’un génie individuel ; il a fallu leconcours d’immenses forces collectives accouplées à son effort,préparées à l’avance, mais immobilisées dans l’attente del’heure propice, de l’homme propre à les mettre en valeur,et, l’heure et l’homme venus, se révélant soudain, se servantde l’individu autant qu’il se sert d’elles, le poussant en avantautant qu’il stimule leur action. L’homme n’a été lui-mêmequ’un produit de ces énergies latentes, et c’est pour cela qu’ils’est rencontré à propos, issu d’elles, grandi avec et par elles.
Ce n’est pas seulement une armée et une flotte, c’est unesociété nouvelle qui se prépare là, dans les entreprises et lesliaisons tumultueuses du fougueux adolescent. Toute la vieillearistocratie, toute la hiérarchie surannée de Moscou croulerabientôt sous les pas de ces hardis compagnons, échappésd’écuries et de cuisines, dont il fera des ducs et des princes, desministres et des maréchaux. Mais en ceci encore il reprendraseulement le fil rompu de la tradition nationale ; il n’improvi-sera rien; il imitera ses ancêtres de l’époque pré-mongole,chefs d’une droujma (bande de compagnons), travaillant depair avec leurs drouhy, buvant avec eux, la besogne achevée,