EN CAMPAGNE.
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les jeux guerriers de Pierre ont fait quelques morts et beau-coup d’éclopés : c’est tout leur bénéfice apparent. D’ailleurs,si le nouveau Tsar allait de l’avant du côté de l’Europe dansses divertissements, les boïars, qui gouvernaient à sa place,avaient plutôt tendance à revenir en arrière dans les chosessérieuses. Et, d’autre part, ils gouvernaient détestablement.Galitsine avait mal réussi contre les Tatars ; du moins s’était-il fait battre par eux loin des frontières du pays, dans lessteppes du Pérekop; les voici qui envahissent le territoire dela sainte Russie ! Nouvelles alarmantes, demandes de secours,bulletins de défaites arrivaient maintenant de tous côtés.Mazeppa se disait menacé en Ukraine. Dosithée, patriarchede Constantinople, se faisait l’écho de rumeurs sinistres : unenvoyé de France s’était rencontré à Andrinople avec le hande Crimée et avec le grand vizir ; il avait donné dix milleducats au premier, soixante-dix mille au second, contre lapromesse de céder aux Français la garde des Saints Lieux. Lemarché avait déjà été exécuté en partie ; les prêtres catho-liques avaient repris aux moines orthodoxes le Saint Tombeau,la moitié du Golgotha, l’église de Bethléem et la SainteGrotte ; ils y avaient détruit les icônes, et le nom russe étaitdevenu pour les sujets du Sultan et pour lui-même un objet demépris. Ecrivant à tous les souverains pour leur faire part deson avènement, il avait négligé les deux tsars de Russie (1)!De Vienne, où l’envoyé russe avait acheté le traducteur dudépartement des affaires étrangères, Adam Stille, on apprenaitque les ministres de l’Empereur, l’envoyé du roi de Pologneet celui du Sultan étaient en conférence perpétuelle, sans quela Russie en sût quelque chose. Elle était mise à l’écart, etrisquait de se trouver seule en présence du Turc et du Tatar.
Ainsi justifiés, les symptômes d’inquiétude et de méconten-tement s’accentuaient dans le public, et, en même temps,Pierre en arrivait, de son côté, à se lasser de ses amusements.La rade d’Arhangel et les eaux de la mer Blanche, inaccessi-
(1) Archives du Ministère des aff. étr. à Moscou ; lettre du 18 mars 1690.(Affaires grecques.)