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L’ÉDUCATION.
blés pendant sept mois sur douze, étaient d’une pauvre res-source. Il ayait songé à chercher, à travers l’océan du Nord, unpassage qui lui ouvrît la route de la Chine et des Indes; lesmoyens de tenter une pareille entreprise manquaient tropvisiblement. Rien à faire du côté de la Baltique : les Suédois yétaient et ne paraissaient pas faciles à déloger. Lefort mettaiten avant un autre projet, et c’est maintenant surtout, à cetournant scabreux où est arrivée la vie du jeune héros, quel’influence de l’aventurier genevois acquiert une portée consi-dérable. Sa situation est, depuis plusieurs années, devenuesans rivale. Il ouvre une série qui, se continuant par les Oster-mann, lesBühren, les Münich, mettra la Russie, pendant prèsd’un siècle, aux mains de grands parvenus d’origine étrangère.Douze hommes montent la garde devant son palais, et les pre-miers seigneurs du pays y font antichambre. Pierre lui témoi-gne en toute occasion des égards qui ne sont plus d’un souve-rain pour un sujet; publiquement il châtie de sa main, parquelques vigoureux soufflets, son propre beau-frère, AbrahamFéodorovitch Lapouhine, qui, s’étant pris de querelle avec lefavori, a endommagé sa perruque (1). Absent, il lui écrit deslettres où se traduit une tendresse presque suspecte; il en reçoitde lui qui marquent moins d’affection encore que de sans-gênefamilier (2). En 1695, le Genevois s’avise du plaisir qu’il auraità rendre ses compatriotes, ses amis de Suisse et de Hollandetémoins de sa prodigieuse fortune. Pierre a déjà eu l’idéed’envoyer à l’étranger quelques-uns de ses jeunes compagnons.Pourquoi ne les suivrait-il pas lui-même, pour voir et étudierde près les merveilles dont Zimmermann et Karschten-Brandtne lui ont fourni que des images réduites et tronquées? Quellejoie pour ses yeux ! quelle distraction à son ennui naissant !quels spectacles instructifs et aussi quels plaisirs nouveaux !Mais une objection se présente : quelle figure ferait en Europele souverain de toutes les Russies? Il y porterait en ce moment
(1) Pylaief, Le vieux Moscou, Pétersbourg, 1891, p. 491.
(2) Écrits et Correspondance de Pierre , t. I, p. 754. Comp. Oustrialof,t. IV, Impartie, p. 553-611.