EN VOYAGE.
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et point malveillant, il s’en faut (1), l’anecdote soit suspecte.La multiplicité de traits analogues, recueillis par la tradition,ne laisse aucun doute sur la réalité de l’impression généralequi s’en dégage. Le futur Réformateur n’est encore qu’unjeune sauvage, cela est clair. Il va, le lendemain, voir l’Élec-teur, s’entretient avec lui en mauvais allemand, boit beau-coup de vin de Hongrie, mais refuse sa visite : il est rede-venu Pierre Mihaïlof. Il se ravise plus tard et prépare uneréception qu’il juge magnifique, l’ayant agrémentée d’un feud’artifice de sa composition. Au dernier moment, l’Électeurse fait excuser. Gare aux porteurs de cette mauvaise nouvelle,deux seigneurs d’importance, le comte de Kreyzen et le prévôtde Schlacken ! Pierre est à table en compaguie de Lefort etd’un de ses nains. Lefort a la pipe à la bouche ; le Tsar paraîtivre et en accès de tendresse pour son favori, se penchant de| temps en temps pour l’embrasser. Il invite les messagers àprendre place à son côté, puis soudain, frappant la table d’uncoup de poing : « L’Électeur est bon, mais ses conseillers sontdes diables. Gehe! Gehel (Allez-vous-en !) « Il se lève, prendl’un des Brandebourgeois à la gorge et le pousse vers la porte :« Gehe ! Gehe ! »
Quand il sort, à Kœnigsberg, courant les rues en simpletouriste, c’est un sauve-qui-peut général, pour éviter unerencontre avec son humeur fertile en saillies peu agréables.Croisant une dame de la cour, il l’arrête avec un geste brusqueet un éclat de sa voix de tonnerre : « Hait ! » Il prend lamontre qu’il aperçoit à son corsage, regarde l’heure ets’en va (2).
L’Électeur n’en était pas détourné de faire bon visage et! grand accueil à son hôte ; son goût pour les cérémonies et l’ap-parat se trouvait flatté par la présence de cette ambassadeextraordinaire, et il avait en vue la conclusion d’une alliance
(1) Bergman, Peter der Grosse als Mensch und Rerjent, Riga, 1823, t. I,p. 256. (Édition russe, t. I, p. 223, note.)
(2) Posselt, ouvrage cité, t. II, p. 407, 600, 601; Thëixer, Monuments his-toriques, Rome, 1859, p. 369; Herrmann, Geschichte Jtusslands, t. IV, p. 67.