88
L’ÉDUCATION.
défensive contre la Suède. Il lui en coûtait cent cinquante millee'cus ; argent perdu ! Pierre se dérobait, l’esprit distrait, occupe'ailleurs. En fait de politique, son attention, ou plutôt cellede ses conseillers, était absorbée par les affaires de Pologne,où la mort de Sobieski a mis en présence les candidaturesrivales de l’Électeur de Saxe et du prince de Gonti. Pierretenait pour Auguste contre son compétiteur, c’est-à-dire contrela France, cette alliée de la Turquie. Écrivant de Kœnigsbergaux seigneurs polonais, il annonçait catégoriquement l’inten-tion d’intervenir dans la lutte. Une armée, commandée par leprince Romodanovski, s’approcherait des frontières de laLithuanie. Il menaçait déjà !
L’ambassade s’attarda à Kœnigsberg, dans l’attente desévénements, Pierre en profitant d’ailleurs pour donner satis-faction à ses curiosités, ses impatiences de savoir toujours aussivives. Il en aurait eu de très singulières parfois, comme devouloir assister au supplice de la roue, qu’il rêvait apparemmentd’introduire dans la procédure criminelle de son pays, pour envarier le répertoire. On s’excusait sur l’absence momentanéede tout condamné ayant mérité ce châtiment. Il s’étonnait :quoi? tant de façons pour un homme à faire mourir! Que n’enprenait-on un parmi les gens de sa suite (1)! Il travaillaitpourtant aussi avec le maître d’artillerie, Sternfeldt, et en rece-vait, au bout de quelques semaines, un diplôme en règle,qu’on a eu tort de prendre trop au sérieux. Trois années plustard, Pierre se trouvant au château de Birzé, en Lithuanie,avec le roi de Pologne, les deux souverains, également éprisd’originalité, se divertiront au tir à la cible, avec des canons.Auguste touchera le but deux fois, Pierre pas une (2).
Le jeune Tsar est déjà, à ce moment, l’être bizarre que lemonde européen apprendra à connaître plus tard et dont ilgardera longtemps l’étonnement et la frayeur; incomparable-ment actif, remuant, fureteur; gai habituellement, plein d’en-train et de verve plaisante, de bonhomie même, avec des
(1) Pollnitz (baron Charles-Louis), Mémoires, Berlin, 1791, t. I, p. 179.
(2) OuSTRIALOF, t. IV, p. 90.