EN VOYAGE.
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et passe son temps à essayer le navire sur le golfe. Au bout dehuit jours, il en a assez. Les vaisseaux qu’il a aperçus surles eaux de l’Y ou dans les chantiers ne sont que des bâti-ments marchands de tonnage médiocre, et sa présence a jetéle trouble dans la paisible population du lieu, mettant les auto-rités locales dans l’embarras et lui causant à lui-même desennuis. Son travestissement n’a évidemment trompé personne ;son arrivée était annoncée à l’avance et son signalement donnéà un ouvrier du pays par un de ses parents employés en Rus-sie : « La taille élevée, la tête tremblante, le bras droit en« mouvement continuel et une verrue sur le visage. » Desenfants qu’il a bousculés lui ont lancé des pierres; il s’est fâchéet a aussitôt oublié son incognito, se réclamant très haut de saqualité. On lui donne à entendre qu’on serait bien aise de levoir parti, et, comme son ambassade vient d’arriver à Ams-terdam, il se décide à l’y rejoindre.
Il est resté huit jours à Zaandam; il s’y est promené enbateau et a courtisé une fille d’auberge à laquelle il a donnécinquante ducats (1); mais il a frappé les esprits par ses alluresexcentriques et son déguisement de carnaval, il a mis au nid,dans ce coin de pays ignoré, la couvée d’anecdotes pittores-ques, et la légende va naître. Joseph II, Gustave III et le grand-\ duc Paul de Russie avant la fin du dix-huitième siècle, Napo-[ léon et Marie-Louise au commencement du dix-neuvième, visi-teront la demeure, authentique ou non, où se sera fixé le culteposthume d’une tardive religion. Napoléon est, paraît-il, unvisiteur distrait, et Marie-Louise éclate de rire en voyant lapauvreté du lieu (2); mais Alexandre I er y fait placer en 181-4une plaque de marbre blanc commémorative; accompagnantle futur empereur Alexandre II, le poète Joukovski y écrit au
(1) Meermann, Discouis su ?• le premier voyage de Pierre le Grand , Paris,1812, p. 59 et suiv. ; Nartof, Anecdotes sur Pierre le Grand, Pétersbourg, 1891,p. 5-7; Journal inédit de Noomen, dans la Bibliothèque d’Utrecht. M. Kort, pro-fesseur à Dorpat (actuellement Iourief), en prépare la publication. Scheltema s’yest fié aveuglément. Noomen était marchand drapier à Zaandam.
' (2) Scheltema, Anecdotes historiques sur Pierre le Grand , Lausanne, 1842,
! p. 409.