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L’HOMME.
fins et réguliers, expression noble et fière, avec un rayonne-ment d’intelligence et de beauté dans les yeux bien ouverts etle pli souriant des lèvres un peu fortes. La note réaliste dis-crètement accusée sur la joue droite — la verrue du signale-ment envoyé à Zaandam — donne créance au témoignage del’artiste. Très contredit, pourtant, ce témoignage. Sans parlerde l’horrible figure de cire qui déshonore la galerie du Palaisd’hiver à Saint-Pétersbourg, Leroi et Caravaque sont beaucoupmoins flatteurs, comme aussi Dannhauer et même Karl deMoor, dont Pierre lui-même s’est reconnu satisfait, au pointd’avoir fait envoyer le portrait de la Haye à Paris, en 1717,pour en imposer la reproduction à la manufacture des Gobe-lins (1). Les portraits peints sur place, à la même époque, parNattier et Rigaud lui agréaient moins. Un peu mièvres, eneffet, ceux-ci, ne traduisant rien de la farouche puissance dumodèle que Moor a su mettre en valeur, mais dans un masquesi épais! Entre Kneller et Moor, il est vrai, vingt années, etde quelle vie ! ont passé sur cette figure. Mais Noomen a vu legrand homme avant Kneller, et, dans son journal, je trouvecette silhouette fruste, d’une si évidente franchise : «Grand et« robuste, d’une corpulence ordinaire, alerte, vif et adroit« dans tous ses mouvements, le visage rond, l’expression un« peu dure, les sourcils bruns, ainsi que les cheveux courts et« frisés... marche d’un pas allongé, branlant les bras et tenant« à la main un manche de hache neuf. » Voilà le hérosévanoui. Je lis encore, toujours à la même date : « Dans sa per-« sonne et dans son aspect, de même que dans ses manières,« il n’y a rien qui le distinguerait et annoncerait en lui un« prince. » Ceci est de la main du cardinal Kollonitz, primat deHongrie, qui s’est trouvé à Vienne au passage du Tsar en 1698,et a été un témoin plutôt bienveillant (2). On connaît leportrait de Saint-Simon; j’inclinerais à en adopter la note
(1) Rovinski, Dictionnaire des portraits gravés, p. 1572. On ne sait ce quel'original de ce portrait est devenu.
C%) Theiner, ouvr. cité, p. 372. Comp. la relation de Ruzini, envoyé de Venisea Vienne; Fontes rerum Auslriacarum, Vienne, 1867, 2 e partie, vol. XXVII,p. 429.