TRAITS DE CARACTERE.
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projets, souvent en plusieurs rédactions, et cela ne l’a pas em-pêché de s’occuper aussi par le menu du gouvernement de samaison, voire même de la maison de ses parents, et de fixerpar exemple la quantité et la qualité des eaux-de-vie quidevaient être fournies à sa belle-sœur, la tsarine Prascovie (1 ).
Eh bien, avec tout cela et à cause de cela précisément, il estbien de son pays et de sa race, et je cautionnerais volontiersson acte de naissance. Il correspond à une phase de la vie natio-nale, qui, sous ces latitudes, paraît influencée elle-même parles conditions particulières de la vie physique. Après les longset durs hivers, des printemps tardifs et brusques, couvrantinstantanément de verdure la terre réveillée, en une violentepoussée de sève. L’âme des hommes habitant la contrée aaussi de ces réveils printaniers et de ces explosions d’énergie.En les condamnant à l’oisiveté, la durée et la rigueur deshivernages les rendent bien paresseux, sans les amollir pour-tant, comme dans les contrées chaudes de l’Orient, trempantau contraire leur esprit et leur chair par la lutte obligatoirecontre la nature inclémente et ingrate. Au retour du soleil, ilfaut se hâter pour suivre le travail hâtif des éléments, faire enquelques semaines la besogne de plusieurs mois ; des habi-tudes morales et physiques en résultent, des aptitudes aussi;Pierre n’en est que l’expression particulièrement puissante, etce qu’il y a en lui d’exceptionnel à cet égard n’est encore quela survie de ces forces sauvages, élémentaires, qui paraissentdans les héros épiques de la légende russe, géants surhumainseux aussi, portant comme un lourd fardeau un excès de vigueurdont ils ne savent faire emploi, languissant d’être si forts !Pierre disparu, il y aura encore les raskolniks, qui, pour sesoulager de ce même poids, iront pieds nus et en chemisegaloper dans les froides nuits de janvier et se rouler dans laneige (2).
(1) Siémievski, La tsarine Prascovie, Pétersbourg, 1883, p. 58, note.
(2) Voy. Solovief, Histoire de Russie , t. XIII, p. 166 et suiv.