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L’HOMME.
Chérémétief s’avance le premier : « Par la grâce de Dieu et lebonheur de Votre Majesté Césarienne, j’ai anéanti l’arméesuédoise. » — « Par la grâce de Dieu et le bonheur de VotreMajesté Césarienne, répète Menchikof à son tour, j’ai capturé,à Pérévolotchna, le général Loewenhaupt avec son corpsd’armée. » Pierre vient le dernier : « Par la grâce de Dieu etle bonheur de Votre Majesté Césarienne, j’ai combattu victo-rieusement à Poltava avec mon régiment. » Tous les trois re-mettent au faux César les bulletins réglementaires et s’écartenten s’inclinant ; après quoi on introduit et fait défiler devantlui les prisonniers suédois stupéfaits. Un banquet, auquel cetéti’ange substitut du souverain assiste en prenant place surune estrade élevée de quelques degrés et recouverte d’un dais,et en daignant convier à sa table le colonel Pierre Aléxiéié-vitch, termine la cérémonie (1).
Pour justifier ces pasquinades, qui, à un moment et dansdes circonstances aussi solennels, ont quelque chose derévoltant, on a essayé de diverses interprétations : c’est leprincipe de la subordination que Pierre aurait voulu incul-quer à ses sujets en payant d’exemple ; c’est le souvenir dumiestnitchestvo qu’il aurait cherché à anéantir par cette confusionde tous les rangs et de toutes les préséances. Il est possiblequ’il ait songé, en effet, à tout cela. On aperçoit chez lui uneintuition profonde de ce qui fait le fond de toute discipline :obéir pour être obéi, servir pour être servi. « Je sers...« depuis que je suis dans le service », sont des expressionsqu’il employait constamment. Et non moins apparente et con-stante était sa préoccupation de rendre familier à ses sujets,de mettre dans leurs yeux et dans leurs âmes l’idéal supérieurauquel il sacrifiait sa vie et auquel tout devait être sacrifié,qui exigeait tout de tout le monde et devant qui rien necomptait, — pas même le Tsar ! Ces arrière-pensées sont pro-bables au fond des mises en scène pareilles à celle que jeviens de montrer ; mais les moyens dont Pierre usait pour les
(1) Goukof, t. XI, p. 567 et suiv.