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L’HOMME.
condamné au supplice du knoute pour prévarication s’avisèrentd’attacher au collier du gracieux animal un appel ingénieuse-ment rédigé à la clémence du souverain. Le succès ayant cou-ronné le stratagème, l’exemple fut suivi, mais Pierre eut vitefait de décourager les imitateurs (1).
IV
Le grand homme prend souvent ses plaisirs et ses distrac-tions en assez mauvaise compagnie; il est vrai qu’il n’a guèreles usages de la bonne. La margrave de Baireuth est une affreusecommère et la plus méchante langue du dix-huitième siècle ;il doit y avoir cependant une part de vérité dans le récit assezplaisant qu’elle fait de sa rencontre avec le Tsar pendant le sé-jour du souverain à Berlin, en 1718. Pierre avait eu déjà l’oc-casion de la voir cinq années auparavant ; en la reconnaissant,il se précipite, la saisit à bras-le-corps et lui écorche le visageavec des baisers furieux. Elle se débat, le frappe au visage,il ne lâche pas prise. Elle se plaint, on lui dit d’en prendre sonparti, et elle se résigne, mais se venge en daubant sur la com-pagne du brutal monarque et sur sa suite : « Elle avait avec elle« quatre cents soi-disant dames. C’étaient, pour la plupart, des“ servantes allemandes, qui faisaient les fonctions de dames,« de femmes de chambre, de cuisinières et de blanchisseuses.« Presque toutes ces créatures portaient chacune un enfant« richement vêtu sur leurs bras, et lorsqu’on leur demandait“ si c’étaient les leurs, elles répondaient en faisant des sala-« malecs à la russienne : « Le Tsar m’a fait l’honneur de meu faire cet enfant. »
D’un ordre relativement relevé, par rapport au niveau socialde la vieille Moscovie, les habitudes et les intimités contractées
(1) SCHERER, t. III, p. 294.