COLLABORATEURS, AMIS ET FAVORIS.
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I
« Notre Tsar est presque seul, lui dixième, à tirer en haut;des millions d’individus tirent en bas. » En peignant ainsi,dans son langage imagé, l’isolement de Pierre et les diffi-cultés qu’il rencontre pour faire prévaloir sa réforme, Pos-sochkof exagère bien un peu. L’avènement même du grandRéformateur a été, je l’ai montré, le triomphe d’un parti ; sespremières tentatives révolutionnaires lui ont été égalementinspirées par son entourage, et, depuis, il se serait certestrouvé impuissant à accomplir en vingt ans le travail de plu-sieurs siècles sans une somme assez considérable d’intelli-gences et d’énergies lui prêtant leur concours. Le sol qu’ilfrappe de son pied dominateur et qu’il arrose de la sueur deson front se montre fertile, au contraire, en capacitésdisponibles, grossières sans doute, mais vaillantes. Après lesouvriers de la première heure, les Lefort et les Narychkine,d’autres surgissent, étrangers ou indigènes, ni grands capi-taines sans doute ni politiques très profonds, mais hommesd’action comme lui ; comme lui sommairement et superficiel-lement instruits, mais susceptibles de développer, dans lesdirections les plus diverses, une force d’initiative, une abon-dance de ressources, une puissance d’effort remarquables.Quand il lui en manque dans le camp de la vieille aristocratie,et c’est bientôt le cas (alarmée parla hardiesse de ses mesures,suffoquée par la rudesse de ses manières, essoufflée par larapidité vertigineuse de ses allures, la vieille aristocratie de-meurant en arrière ou se dérobant), il descend plus bas, jus-qu’aux plus profondes couches populaires, et, en échange d’unMatviéief ou d’un Troubetzkoï, y trouve un Démidof ou unlagoujinski. Une école se forme ainsi autour de lui d’hommesd’État portant une marque spéciale, prototypes des diéîatiels