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L’HOMME.
majordome, et avoir pris dans son cœur une place tout à faità part. En lui écrivant, Pierre l’appelle : min Herzenskind(enfant de mon cœur), min bester Frint (mon meilleur ami), oumême min Bruder, qualificatifs dont il ne s’est jamais servipour personne d’autre. Les réponses du favori sont d’un tonégalement familier, et, détail significatif, il n’ajoute aucuneformule de respect à sa signature, alors que Chérémétief lui-même signe : Naîposliédnieichyï rab tvoï (le dernier de vosesclaves) (1).
L’opinion générale des contemporains veut que cette liaisonne soit pas de simple amitié, Pierre montrant d’ailleurs uneindifférence singulière pour ce genre d’imputations. En 1702,un capitaine d’armes du régiment Préobrajenski, convaincu des’étre laissé aller à des propos très libres sur ce thème scabreux.,est simplement renvoyé dans une garnison éloignée, et le faitse reproduit à plusieurs reprises (2).
Le favori a pourtant pour maîtresses les deux sœurs Arsénief,Daria et Barbe, demoiselles de cour de la tsarevna Nathalie,sœur préférée du souverain, auxquelles il écrit en commun :elles jugent à propos de faire épargne de sentiments jaloux.Il finira par épouser l’aînée, vis-à-vis de laquelle Pierre sembleavoir eu des obligations personnelles d’un caractère énigma-tique. En conduisant Daria à l’autel, Menchikof obéira à unesorte de mise en demeure de la part de son auguste ami, in-spirée, celle-ci, par des scrupules mystérieux, un cas deconscience inexpliqué. Confus et noyé d’ombre, un coin de lavie intime du héros transparaît là, avec des dessous louches etdes promiscuités étranges, qui sollicitent et découragent lesinvestigations.
En 1703, les deux amis sont nommés le même jour che-valiers de Saint-André, « quoique indignes », affirme Pierredans une lettre à Apraxine (3). Puis la grande féerie du favo-ritisme commence pour Alexachka. En 1706, il devient prince
(1) Ecrits et Correspondance de Pierre, t. III, p. 780-782.
(2) Archive russe, 1875, t. Il, p. 236.
(3) Ibid.