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éducation supérieure; il professe la religion du pays ; il parle salangue; il a épousé ses habitudes morales. Mieux que Men-chikof, il s’entend à fondre des canons et à fabriquer de lapoudre; mais pour emplir ses poches il le vaut, à peu de choseprès. Et ses émules, dans cette immigration tumultueused’aventuriers exotiques à laquelle Pierre ouvre les portes, ap-partiennent généralement à la même école. Ils ont les taresprofessionnelles. Les germes de corruption et d’avilissementdéposés dans la conscience nationale par la conquête tataren’ont fait que se développer à leur contact.
L’Écossais Jacques Bruce, qui passe à la cour pour un chi-miste et un astronome de génie et à la ville pour un sorcier,n’a rien d’un Newton ou d’un Lavoisier, mais beaucoup departies d’un simple filou. Des procès sans nombre, pour abusde pouvoir, détournements de fonds, fraudes dans les fourni-tures de son département, — il est grand maître de l’artil-lerie, — le mettent aux prises avec la justice du Tsar. Le Tsarfinit toujours par pardonner. Le savoir du brigand a un carac-tère d’auto-didactisme et de dilettantisme qui, aux yeux dePierre, constituait une séduction irrésistible et qui, eu égardau milieu local, avait son prix. Une légende était créée autourde la lumière que l’on voyait briller pendant les longues nuitsd’hiver aux fenêtres de son laboratoire de la Tour Souharef.Les découvertes astronomiques qu’il y faisait participaient sur-tout de l’astrologie, et son fameux calendrier publié en 1711ressemblait à un conte bleu ; mais Bruce organisait et dirigeaitdes écoles de navigation, d’artillerie, de génie militaire; ilprésidait le collège des Manufactures et celui des Mines; ilinspirait la correspondance scientifique que Pierre se donnaitl’air d’entretenir avec Leibnitz, et, au traité de Nystadt, ilse montrait diplomate de grande ressource.
Ainsi sont-ils presque tous : bons à tout faire; faisant mé-diocrement beaucoup de choses utiles; brillant surtout par desqualités de finesse et d’énergie.
A Nystadt, Bruce, auquel son succès vaut le titre de comteet le grade de maréchal, a pour collègue Ostermann, un West-