330
L’OEUVRE.
l’arrêtera net. Gordon y songe. Pierre ne l’écoute pas, et audernier moment seulement y envoie Chérémétief, qui trouveles Suédois débouchant dans la vallée, reçoit quelques voléesde mitraille et se replie en désordre. La folie a triomphé.Mais Charles, en avançant, continue à jouer gros jeu. Lessoldats sont exténués ; les chevaux n’ont pas mangé depuisdeux jours (1). Rien ne l’arrête. Le voici devant Narva. Apeine arrivé, il forme ses Suédois en colonnes d’attaque, con-duit lui-même une des colonnes, est favorisé par une bour-rasque qui jette des paquets de neige dans les yeux de sesadversaires, pénètre dans leur camp et s’en trouve maître aubout d’une demi-heure. Les deux régiments de garde y fontseuls quelque résistance. Le reste fuit, ou se laisse prendre.Quelques Russes se noient dans la Narva. « S’il y avait eu de« la glace sur le fleuve, dira Charles avec humeur, je ne sais« si nous aurions réussi à tuer un seul homme. »
Le désastre est complet. Plus d’armée, plus d’artillerie etmême plus d’honneur et plus de souverain. L’honneur crouleau milieu des huées de l’Europe qui saluent cette défaite sanscombat, et le souverain a fui ! Projets de conquête, rêvesd’expansion européenne et de navigation sur les mers duNord, idées de gloire et de mission civilisatrice, tout s’éva-nouit, tout s’effondre autour de Pierre. Et il s’affaisse lui-même sous ces ruines accumulées. Il continue à fuir. LesSuédois ne sont-ils pas à ses trousses ? Il pleure et il veuttraiter ; traiter sur-le-champ à n’importe quel prix ! Il adressedes appels éplorés aux États généraux de Hollande, à l’An-gleterre, à l’Empereur, sollicitant leur médiation (2).
Mais qu’il est prompt à se ressaisir ! Il relève la tête, et, àtravers le brouillard doré que son éducation incomplète, soninfatuation de souverain semi-oriental encore, son inexpé-rience, ont mis devant ses yeux, il voit, dans la déchirure decette grande catastrophe et de cette terrible leçon, il touche
(1) Saiuuvv, Die Feldzüge Karls XII, Leipzig, 1881, p. 53; Ocstrialof,t. IV, p. 181.
(2) Oustbialof, t. IV, p. 77.