DE NARVA A POLTAVA.
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enfin — la réalité. Il voit ce qu’il a à faire pour devenir cequ’il veut être. Non plus jouer au soldat ou au matelot, s’offrirla comédie de la puissance et de la gloire et s’y donner enspectacle, et courir devant soi à l’aventure et prétendre necompter ni avec l’espace ni avec le temps ; mais travaillerpour de bon, marcher pas à pas, mesurer l’effort de chaquejour, calculer la besogne de chaque lendemain, laisser mûrirle fruit avant d’étendre la main pour le cueillir, être patient,attendre, persévérer! Il fera tout cela, et il trouvera en lui-même et au dehors de lui de quoi exécuter ce programme. Larace forte, dure à la souffrance et à la peine, dont il est, four-nira avec lui le nécessaire, le fonds inépuisable de dévouementsà toute épreuve, de sacrifices dépensés sans compter. Aprèsdix armées anéanties, il en mettra en ligne dix autres. A quelprix, n’importe! Son peuple le suivra et s’immolera à sescôtés jusqu’au dernier homme, jusqu’au dernier morceau depain arraché aux bouches affamées. Avant un mois le fuyardde Narva appartiendra à un passé disparu, oublié, presqueinvraisemblable. Le futur vainqueur de Poltava a paru.
II
De l’armée mise en campagne, il lui reste environ vingt-trois mille hommes : le corps de Ghérémétief, dont la cavaleriea pu s’échapper, la division de Repnine. II ordonne de nou-velles levées. Pour retrouver des canons, il prend les clochesdes églises (1). Le clergé a beau crier au sacrilège! Il n'y aplus en lui trace de faiblesse. Il commande; il agit; il va etvient, secouant les uns, redressant les autres, communiquantà tous un peu de son énergie retrempée dans le malheur. Ilcherche aussi, trop homme de Byzance toujours pour y re-
(1) Solovief, t. XIV. p 327