DE NARVA A POLTAVA.
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de connaissances et d’aptitudes stratégiques sous un front tou-jours sombre et un regard farouche » . Après l’événement, ilsera accusé de trahison. C’est l’histoire commune des vaincus.La vérité semble être que le mutisme habituel de Charles, sonparti pris de ne jamais rien confier à personne de ses projetset de ses dispositions de combat, ont enlevé peu à peu à seslieutenants tout esprit d’initiative. Lui présent, ils sont sansvoix et comme sans pensée. Rehnskôld ne fait que rugir ets’emporter contre tout le monde. Et Pierre, cependant, nenéglige rien pour s’assurer le gain de la journée, jusqu’àrevêtir un de ses meilleurs régiments, celui de Novgorod, dudrap grossier ( siermiaga ) réservé aux nouvelles recrues, pourdonner ainsi le change à l’ennemi ; stratagème qui n’a aucunsuccès d’ailleurs : abordé au début de la bataille par Rehns-kôld, le régiment sera taillé en pièces (1). U confie le centrede son armée à Chéréraélief, l’aile droite au général Rônne, lagauche à Menchikof, l’artillerie à Bruce, et s’efface, à son or-dinaire, en prenant le commandement d’un régiment. Mais cen’est qu’un déguisement. En réalité, il combat partout au pre-mier rang, parcourant le champ de bataille, se prodiguant.Une balle traverse son chapeau; une autre, dit-on, le frappeen pleine poitrine. Elle est miraculeusement arrêtée par unecroix en or, garnie de pierres précieuses, qu’il porte habituel-lement. Un don des moines du mont Athos au tsar Féodor.Cette croix, où se laisse voir en effet la trace d’un projectile,est conservée au monastère Ouspienski, à Moscou.
Incapable de se tenir à cheval, se faisant porter sur unelitière que les boulets mettent en miettes, puis sur un brancardimprovisé avec des lances entre-croisées, Charles reste égal àlui-même comme héroïsme et mépris souverain de la mort.Mais il n’est plus qu’un étendard vivant, sublime et inutile. Lechef a disparu. Le combat n’est qu’une mêlée furieuse, où au-tour de lui, privés de l’usage de leurs armes, de direction,d’espoir de vaincre, enveloppés bientôt, écrasés sous le nombre,
(1) Golikof, t. XI, p. 202.
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