LE NOUVEAU RÉGIME.
Ml
reau funèbre. C’est un lieu de supplice, mais c’est aussi unlieu saint. Placé, à l’imitation du lithosiroie de Jérusalem,devant une des six portes principales qui donnent accès auKreml, il a une signification religieuse et nationale. C’est làqu’ont été déposées d’abord les reliques et les images saintesapportées à Moscou; c’est là qu’en des circonstances solen-nelles sont célébrées maintenant encore les cérémonies duculte ; c’est là que le Patriarche donne aux fidèles sa bénédic-tion; c’est là enfin que les oukases les plus importants sontlus et les changements de règne annoncés au peuple. Ivan leTerrible y est venu, en 1550, pour confesser ses crimes devantses sujets et implorer leur pardon. Le faux Dimitri y a fait pu-blier son manifeste d’avènement, et, quelques mois plus tard,son cadavre y a été exposé aux regards de la foule, un masquesur le visage et une musette à la main (1).
Ainsi, instruments de supplice et cadavres de suppliciés,tout l’appareil hideux de la vindicte humaine n’a rien ici de cequi en fait ailleurs un objet de répulsion et d’horreur; il s’as-socie aux manifestations les plus augustes de la vie publique.Ainsi également, Pierre, paraissant en cet endroit la hache àla main, ne déroge pas à l’élévation de son rang et ne se donnepas davantage un aspect odieux; il ne fait que continuer safonction de justicier suprême. Bourreau, tout le monde peutl’être ici à l’occasion. Quand la besogne presse, on ramassedans la rue des travailleurs supplémentaires pour les san-glantes corvées, et on en trouve tant qu’on veut. Bourreau,Pierre peut le devenir en restant Tsar, comme il devient tam-bour ou matelot. Il travaille à cela de ses mains comme augréement de ses navires. Personne ne s’en offusque ni ne luien veut. On l’en louerait plutôt!
Ces traits sont essentiels pour l’intelligence des hommes etdes choses dans un milieu historique, d’où il convient d’écar-ter fréquemment toute idée d’interprétation et de jugementpar analogie avec les souvenirs de l’histoire européenne.
(L) Pylaief, Le vieux Moscou , p. 72, 412 et suiv.