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L OEUVRE.
portes cadenassées du terem, les hommes se divertissent avecleur clientèle masculine de pauvres gentilshommes tour à tourcaressés et bâtonnés; avec leurs fous, dont les saillies ontgénéralement un caractère obscène; leurs bahars ou scazot-chniks, conteurs de légendes absurdes; leurs domratchéïs,joueurs de la domra, sorte de guitare, et chanteurs de psalmo-dies religieuses; plus rarement avec les skomorohi, ou jon-gleurs, car ceux-ci sont déjà vus de travers, poursuivis même,l’autorité civile donnant la main à l’autorité ecclésiastiquepour la répression des plaisirs profanes. La vraie distractiondu boïar comme du paysan est la boisson. Toutes les réunionssont des scènes d’ivresse, se terminant par des rixes tumul-tueuses, sanglantes parfois (1).
En haut comme en bas de l’échelle sociale, absence complètede tout idéal moral, de tout sentiment de respect de soi-même, d’honneur, de devoir. Les hommes libres, affirmeKorb, font bon marché de la liberté, consentent facilementà devenir serfs. Le métier de dénonciateur, dit-il encore,est pratiqué dans toutes les classes. Oisiveté, incurie et bas-sesses. Envoyé à Astrahan en 1705 pour la répression d’unerévolte, qui menace d’atteindre en se propageant et de com-promettre les forces vives du pays, le meilleur des générauxrusses dont Pierre dispose, Ghérémétief, s’arrêtait en route àKasan et n’avait plus qu’une idée : revenir à Moscou pour ypasser l’hiver et les fêtes de Pâques. U ne se décidait à repartirque sous l’aiguillon de la menace (2). L’honneur, le devoir,l’ambition, le courage même sont aussi choses nouvelles, dontPierre a eu à propager l’enseignement parmi ses sujets. Il s’envante (3). Il lui a fallu s’employer à arracher de leur esprit etde leur cœur la dégradante leçon du proverbe national :« Fuir n’est pas très honorable, mais c’est très sain. » Assuré-
(1) Zaiuélls'e, Vie privée des tsarines, p. 397 etsuiv. ; Ditiatlse, Contribu-tions à Vhistoire du droit russe, p, 560 et suiv.
(2) Ocstrialof, t. IV, p. 493.
(3) Voy. sa conversation avec le duc de Holstein, en 1722, rapportée parBercholz (Bïischings-Magazw, t. XX, p. 387).