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L’OEUVRE.
toutes les latitudes la mode a tendu à s’en affranchir, et lescochers de Pétersbourg arrondissent aujourd’hui encore leurtaille au moyen de coussins, qui passent pour un appoint dési-rable de leur beauté spéciale.
Ainsi que la plupart des réformes auxquelles Pierre a atta-ché son nom, celle dont il est question ici a des antécédentshistoriques, procédant de l’évolution générale qui, depuisBoris Godounof, a porté la Moscovie d’Orient en Occident.Sous le tsar Alexis, le père du boïar Chérémétief a refusé debénir son fils, parce qu’il se présentait devant lui le mentonrasé, et le patriarche Joachim a dû faire intervenir les foudresde l’excommunication pour arrêter le mouvement. Des idéesreligieuses paraissent mêlées à cette question : dans l’icono-graphie orthodoxe le Père Éternel comme le Fils sont barbuset point court vêtus, et dans la croyance populaire appuyéesur l’enseignement ecclésiastique, l’homme fait à l’image deDieu se rend coupable de sacrilège en portant atteinte à cetteressemblance auguste (1). Le pouvoir civil a dû tenir comptede ces éléments en adoptant une politique de compromis : unoukase d’Alexis a donné raison au Patriarche en ce qui con-cerne la barbe, mais en 1681 le tsar Féodor Aléxiéiévitch aprescrit au personnel masculin de sa cour et de ses bureaux leport d’un vêtement écourté.
On peut sourire aujourd’hui de ces controverses ; mes lec-teurs français voudront bien pourtant se souvenir que le portde la barbe, mis à la mode par François I er qui a laissé croîtrela sienne à la suite d’une blessure reçue au visage, a sou-levé un moment, même en France, des disputes passion-nées (2).
Pierre tranche la question avec son radicalisme coutumier :plus de barbe, et le costume européen, français ou hongrois,pour tout le monde. L’oukase est du 29 août 1699. Desmodèles de vêtements réglementaires sont affichés dans lesrues. Les pauvres gens reçoivent licence temporaire pour user
(1) Bouslaief, Esquisses historiques , t. II, p. 216,
^2) Franklin, Journal du siège de Paris en 1590, p. 108-109.