RÉFORME MORALE.
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leurs vieux habits; mais, à partir de 1705, tout le mondedevra prendre l’uniforme nouveau, sous peine d’amende etmême de pénalités plus sévères.
Brusquée de la sorte, la réforme devait rencontrer uneopposition violente, dans les classes inférieures surtout. Leboïar se montra généralement assez docile ; il s’était déjàhabillé à la polonaise du temps de Dimitri; l’habit à la fran-çaise le séduisait par ses élégances. En mars 1705, Withworthn’apercevra plus un seul personnage de distinction vêtu àl’ancienne manière. L’homme du peuple rechigna et n’eutpas tout à fait tort. Sous ce degré de latitude, la culotte courteet les bas découverts sont un non-sens. L’ancien costumerusse était, a-t-on dit, un costume de paresseux. Mais c’est leclimat même qui fait la paresse des hommes du Nord, en leurimposant l’oisiveté forcée des longs hivernages. En quittantla longue pelisse, ils ont sans doute chance de se montrer plusalertes, mais au risque d’avoir les membres gelés. Pierre lui-même mourra d’un refroidissement. Obligé de se séparer desa barbe, qui lui tenait les joues chaudes par quarante degrésde froid, le pauvre moujik recommande qu’on la mette dansson cercueil, afin qu’il puisse, après sa mort, paraître décem-ment devant saint Nicolas. Comme beaucoup de superstitionspopulaires, celle-ci correspondait à un instinct utilitaire par-faitement justifié.
Pierre n’en prenait pas souci. En 1704, passant à Moscoul’inspection de son personnel de hauts et bas fonctionnaires,il faisait donner le fouet à Ivan Naoumof, qui a reculé devantle rasoir (1). En 1706, le gouverneur d’Astrahan apostait auxportes des églises des soldats chargés de guetter à la sortie lesbarbes récalcitrantes et de les arracher violemment. En mêmetemps, le Tsar s’étant aussi avisé de raccourcir les vêtementsféminins, les cotillons dépassant la mesure réglementaireétaient lacérés publiquement, sans aucun égard pour lapudeur (2). La barbe est pour Pierre un objet de haine parti-
(1) Goukof, i. II, p. 513.
(2) Wuitworth, dépêche du 20 février 1706. Sbornik, vol. XXXIX, p. 249.