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L’OEUVRE.
slavophile trouve de ce chef une justification partielle. Demême en ce qui concerne les formes extérieures, il n’a obtenuqu’un effet de déguisement propre à flatter son goût pour lesmascarades : vêtus à la française, ses Russes demeurent pourla plupart tout aussi rustres qu’ils étaient, en devenant gro-tesques par-dessus le marché. En 1720, un Capucin françaisétabli à Moscou résumait ainsi ses observations à cet égard :« Nous commençons un peu à connaître le génie de la nation« moscovite; l’on dit que, depuis vingt ans, Sa Majesté Tsa-« rienne les a beaucoup changés ; il est vrai que, comme ils« ont un esprit subtil, on pourrait encore les humaniser, maisu leur opiniâtreté fait que la plupart aiment mieux demeureru bêtes que de devenir hommes. Outre cela, ils sont défiantsii des étrangers, fourbes au suprême degré et voleurs. Il estii bien vrai qu’on a fait de terribles exécutions, mais tout cela« n’est pas capable de les épouvanter. Ils tueront un homme« pour quelques sous, ce qui fait qu’on n’est pas sur en allant« un peu tard dans les rues (1). »
Le changement était surtout superficiel ; à chaque mouve-ment plus violent de la chair ou de l’esprit, sous l’influencedu vin ou de la colère, le masque tombait : le jour de la ren-trée triomphale de Pierre à Moscou, après la campagne dePerse (décembre 1722), le prince Grégoire Dolgorouki,sénateur et diplomate, et le prince César (Ivan Romoda-novski) se prenaient aux cheveux devant une nombreuse com-pagnie et se battaient à coups de poing pendant une bonnedemi-heure, sans qu’on songeât à les séparer. Les étrangersétaient entourés de respect et cajolés en présence du souve-rain ; dès qu’il avait le dos tourné, on leur arrachait leursperruques. Le duc de Holstein lui-même arrivait difficilementà défendre la sienne (2). Les idées d’honneur, de probité, dedevoir, dont Pierre s’est fait le propagateur constant, éner-gique, — et c’est son plus grand mérite devant l’histoire, —
1) Lettre du Père Romain de Pourrentruy à t’envoyé de France en Pologne.Aff. étr. de France.
(2) Bergiiolz, Bitschings-Magazin , t. XX, p. 589; . XXI, p. 231.