LA REFORME SOCIALE.
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un principe de haute portée politique et sociale. Sans plus dis-cuter sur les titres, venons aux faits.
En remontant au delà de l’invasion mongole, on trouve surle sol de la vieille Russie la trace de trois classes corres-pondant vaguement aux divisions sociales des temps carlovin-giens et mérovingiens en Occident. En haut, les mouji ou nota-bles ont quelque ressemblance avec les rachimbourgs et lesbonshommes de cette époque ; ils accusent le caractère mixteet confus de l’aristocratie gallo-franque ; plus bas, les lioudi for-ment ici, comme là-bas les homines, un groupe compact, com-prenant tous les hommes libres du pays; au dernier échelonparaît la population servile. Cet air de famille s’explique suffi-samment par l’origine normande de l’État russe. Le jougmongol l’effacera presque entièrement sous le niveau égali-taire d’une commune servitude. Dans la seconde moitié duquinzième siècle seulement, lentement émerge de ce bas-fond stérilisé un commencement de vie organique. Poursui-vant avec une cruelle énergie l’œuvre de l’unification du pays,Ivan III forme autour de lui un groupement nouveau : la classedes hommes de service, sloujilyîé lioudi, qui sont en mêmetemps les seuls propriétaires fonciers. Le souverain leur distri-bue, en effet, des terres à titre héréditaire ou viager, moyennantl’obligation de le servir en temps de paix et en temps de guerre.Militairement, administrativement et économiquement, cegroupe joue ainsi dans l’État et dans la société un rôle impor-tant : il fait la guerre; il aide le souverain à gouverner et ildétient la totalité, ou peu s’en faut, du capital social. Maisjusqu’à l’avènement de Pierre il n’arrive pas à se solidifier enun corps régulièrement constitué. Ce n’est ni une caste ni unearistocratie. Pierre le premier s’avise de lui attribuer untel caractère, en le décorant d’un nom générique empruntéà la terminologie polonaise : chlahetstvo ou noblesse. Jus-qu’à ce moment le groupe a conservé quelque chose d’indé-cis et de flottant, un aspect embryonnaire que cette dénomi-nation elle-même n’a pas réussi à lui faire perdre entière-ment.
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