L’ARMEE ET LA MARINE.
551
ment les streltsy, ce qui fera disparaître l’ancienne armée, maisn’en mettra pas une nouvelle à la place. Pour provoquer laverve créatrice du grand homme, il faudra la guerre de Suède.Mais alors c’est une explosion, une poussée formidable d’idéeset d’initiatives, qui semblent défier le temps, l’espace, lamatière et la raison. Initiatives incomparablement vigoureuseset hardies, idées originales parfois. Le créateur renonce, pourcommencer, au système d’enrôlement pratiqué dans la plupartdes armées européennes du temps ; il adopte un mode derecrutement qui ne diffère du service obligatoire en usageaujourd’hui que par son caractère non individuel mais collec-tif. La différence, il est vrai, constitue un vice originel. L’obli-gation imposée à certains groupes sociaux de fournir unnombre proportionnel de recrues emportait avec elle la prati-que néfaste des remplacements, rachats et contrats de louage.Pierre y ajouta le service viager, ce qui allait d’abord à con-tredire le principe égalitaire adopté, tout le monde ne pouvantservir dans une armée dont la mort seule dégarnissait lesrangs ; puis à séparer l’armée du peuple en lui donnant le carac-tère d’une caste fermée, et enfin à en faire une armée d’inva-lides. Prenant ainsi les devants sur l’Europe à certains égards,l’œuvre paraît mal équilibrée. Et elle n’est, au début, qu’unecréation matérielle. L’esprit des institutions militaires de l’Occi-dent, c’est-à-dire leur vraie force, en semble absent. Le siège deNarva le prouvera bientôt. Sur les trente-deux mille hommes detroupes régulières que Pierre est déjà en mesure d’y mettre enligne, le Préobrajenski et le Siémionovski sont seuls à montrerquelque consistance ; mais, déchargeant jusqu’à vingt fois leursarmes au témoignage de Possochkof, ils ne tuent personne.
Cette seconde épreuve révèle enfin au jeune souverain lavaleur de l’élément moral, dont il n’a tenu aucun compte jus-qu’à présent dans ses formations improvisées, et le met sur labonne voie. Sans négliger les autres éléments de puissanceeffective, il s’attachera désormais avec une sollicitude parti-culière à former Y âme de ses soldats. Son mérite sera surtoutlà, plus que dans les fonderies de canons établies à Ohta et à