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L’OEUVRE.
l’expiration de ce de'lai, elle avait disparu. Elle e'tait partiepour l’île de Bourbon, où son mari avait repris du service. LeRoi, mis au courant, transmettait la nouvelle à l’impératriceMarie-Thérèse, qui était la propre nièce de la ressuscitée et quilui offrait un asile dans ses États, à condition qu’elle consen-tirait à quitter celui dont elle portait le nom. Elle refusait.Elle ne revenait en France qu’après la mort du chevalier, en1760, et vivait alors très retirée, à Vitry, dans une maison decampagne que le président Feydeau lui vendait pour cent douzemille francs. On voit que les détails sont précisés. Elle y rece-vait une pension de quarante-cinq mille livres servie par l’Im-pératrice, sa tante, mais en distribuait les trois quarts en au-mônes. L’aventure était assez généralement connue à Paris;si bien que, s’occupant à cette époque de son histoire deRussie sous Pierre le Grand, Voltaire s’adressait au duc deGhoiseul pour être édifié à son sujet. Le ministre disait con-naître l’histoire, comme tout le monde, mais ne pouvoir seporter garant de son authenticité (1).
La prétendue princesse mourut en 1771, et les journaux dela capitale publièrent au long, à cette occasion, l’étrange bio-graphie posthume dont je viens d’indiquer les traits princi-paux. Catherine II, qui régnait alors en Russie, s’en émut etrépondit par une argumentation en six points. «Tout le monde« sait, y affirmait-elle, que la princesse est morte de la poi-« trine en 1715, et qu’elle n’a jamais eu à subir de mauvais« traitements. — Tout le monde sait, riposta un des jour-« nalistes mis en cause, que Pierre III est mort d’apoplexie. »L’ambassadeur d’Autriche, ceci est un point d’histoire, assistaà l’enterrement de la solitaire de Vitry, et l’abbé Sauvestre,aumônier de la cour, y officia par ordre du Roi. Voltaire,toutefois, paraît avoir été édifié antérieurement déjà sur le
(1) La réponse est jointe à un des Mémoires recueillis par Voltaire pour sonouvrage. Ces documents dont Oustrialof a déploré à tort la perte, car ils se sontconservés dans la bibliothèque du philosophe que l’on sait transportée à Saint-Pétersbourg, témoignent d’un travail très consciencieux, bien qu’on y rencontredes notes et des réflexions assez singulières, comme celle-ci : « Camshatka,
grand pays où ni pain ni vin... Comment messe? »