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L’OEUVRE.
le parti hostile, contre lequel il a eu à lutter depuis vingt ans.Ce n’est plus un fils, c’est un adversaire, un rebelle, un moujikde Novgorod, avec lequel il s’est vu face à face. Et puis, entreMoscou et Pétersbourg, autour du principal accusé, l’enquêtea répandu déjà toute une mer de sang. Vingt-six femmes etcombien d’hommes ont gémi sous la morsure des fouets, ontétalé leurs chairs pantelantes au-dessus des rouges brasiers (1)!Les malheureux serviteurs qui ont accompagné Alexis àl’étranger, sans se douter qu’ils faisaient autre chose que leurdevoir, ont été knoutés, mis à l’estrapade, envoyés en Sibérie,« parce qu’il n’aurait pas été convenable, a dit le jugement,« de les laisser vivre à Pétersbourg (2) » ! La capitale a étésoumise pendant de longs mois à un régime de terreur ren-forcée. « Cette ville, écrivait La Vie en janvier 1718 , semble« être devenue funeste par tant d’accusations ; l’on y vit« comme dans une contagion publique ; l’on ne saurait y être« qu’accusateur ou accusé. » Pierre a subi la contagion. Lesang versé lui a monté à la tête.
Une haute cour de justice, composée avec les membres duSénat, les ministres, les grands officiers de la couronne, lesétats-majors de la garde (le clergé, ayant paru se récuser, a étémis hors de cause), est appelée à prononcer la sentence. Centvingt-sept juges. Tous savent le verdict qu’on attend d’eux, etpas un n’est capable de refuser son vote à la volonté devinéedu maître. Un seul, un lieutenant de la garde, refuse sa signa-ture : c’est qu’il ne sait pas écrire. Et le procès arrive à sonterme fatal. Le 24 juin, le jugement est rendu : c’est la mort.
Le drame n’est pourtant pas terminé. Il se complique encored’un dernier épisode, le plus sombre de tous, et d’une desénigmes les plus obscures qui soient dans l’histoire. L’arrêtn’est pas exécuté. Alexis meurt avant que son père se soit décidéà laisser la justice suivre son cours ou à faire grâce. Commentmeurt-il ?
(1) Siémievski, Notes sur le sixième volume d’Oustrialof ; Rousskoïé Slovo ,1860, n° 1, p. 39-45.
(2) Brückner, Der Tsarévitch Alexei, p. 207.