L’OPPOSITION. — ALEXIS.
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« il en donna un tel coup que le malheureux tomba à terre« aussitôt sans connaissance et que les ministres le crurent« mort » . Mais Alexis n’était qu’évanoui, et, en le voyantrevenir à lui, Pierre dit avec humeur en s’éloignant : « Lediable ne le prendra pas encore. » Évidemment il comptaitrecommencer. Catherine lui épargna cette peine. Ayant apprisque le prince allait mieux et ayant pris l’avis de Tolstoï, elleenvoya auprès du prisonnier le chirurgien de la cour Hobby,qui lui ouvrit les veines. Pierre, averti, vint voir le cadavre,secoua la tête, comme s’il se doutait de ce qui s’était passé,mais ne dit rien (1).
Ces témoignages ont le mérite d’une terrible concordanceavec un document d’une sincérité indiscutable : le journal dela garnison de Saint-Pétersbourg, tenu jour par jour dans laforteresse même où le drame s’est joué (2). On y lit ces détails :« Le 14 juin, une chambre de torture spéciale a été établiedans une casemate avoisinant, au bastion Troubetzkoï, la prisonoù, ce jour même, le Tsarévitch a été enfermé. Le 19, il y aeu deux séances dans cette chambre, de midi à une heure etde six heures à neuf heures du soir; le lendemain, une troi-sième séance, de huit heures à onze heures ; le 24, deuxséances, l’une de dix heures du matin à midi, l’autre de sixheures à dix heures du soir; le 26, encore une séance, en pré-sence du Tsar, de huit heures du matin à onze heures, et, cemême jour, à six heures du soir, le Tsarévitch est mort. »
Ainsi il y a certitude sur ce point : même après sa condam-nation, Alexis a été torturé, ce en quoi, du reste, ses bourreauxn’ont fait que suivre les errements usuels de la procédure cri-minelle du temps (3). Mais, cela étant, on ne comprend pas,d’une part, pourquoi Pierre ou Catherine auraient eu recoursà d’autres procédés pour hâter la fin de leur victime : le knoute
(1) Büschings-Magazin, t. XI, p. 487.
(2) Conservé à la Bibliothèque de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg.
(3) M. Bruckner ( Der Tsarévitch Alcxei, p. 221) observe qu’il n’est pas expres-sément fait mention du Tsarévitch, à propos de la séance en chambre de tor-ture du 26. Je ne crois pas que la lecture du document puisse laisser un doute àcet égard.
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