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L’OEUVRE.
suffisait ; et, d’autre part, l’hypothèse d’une mort précipitéepar l’emploi immodéré de la torture acquiert un grand degréde vraisemblance. Des cas analogues se comptent par milliersdans les annales judiciaires de l’époque, et Alexis, on le sait,n’était pas de complexion très résistante. En 1714 déjà, autémoignage de de Bie, il avait eu une sorte d’attaque apoplec-tique au côté droit (1). Enfin, le caractère brusque du dénoue-ment, avec l’intervention probable d’un élément de violencequelconque, fer, poison ou torture excessive, semble rnis horsde doute par un incident très significatif. Intercepté commecelui de Pleyer, le rapport de de Bie sur la catastrophe a valuà son auteur de pénibles disgrâces et même une violation pas-sablement agressive de son domicile et de son caractère diplo-matique. Les témoignages par lui recueillis ont été l’objetd’une enquête spéciale, qui s’est attachée principalement aufait que voici : Un charpentier du nom deBoless, gendre d’unesage-femme hollandaise, Marie van Husse, s’est trouvé occupéà la forteresse au moment de l’emprisonnement du Tsarévitch.Les mets servis au prince étaient préparés dans sa maison. Lelendemain de la mort d’Alexis, la femme de ce charpentier araconté à sa mère, qui l’a répété à la femme du résident, quela veille, à midi, la table du Tsarévitch avait été encore serviecomme à l’ordinaire. Elle a vu les plats, qui ne revenaient pasintacts. Elle n’attachait aucune importance à ce détail ; l’en-quête lui en a prêté une très considérable et très expressive.Mais, questionnées, avec application de la torture probable-ment, les deux pauvres femmes n’ont pu que maintenirleur dire, à travers quelques contradictions, et, comme ellesont recouvré ultérieurement leur liberté, sa véracité a dûêtre mise hors de doute (2). Or, si, quelques heures avant samort, Alexis s’est trouvé encore en état de manger, c’estque sa mort a été violente.
Je passe sur les légendes multiples qui, elles aussi, ont dit
(1) Dépêche interceptée du 5 mai 1712. Archives de Moscou.
(2) Voyez le résultat de l’enquête chez Oustrialof, t. VI, p. 289. De Bie a deson côté confirmé son rapport. (Exhibition du 8 août 1718. Archives de la Haye.)