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L’OEUVRE.
« Monsieur, qu’il n’y a pas un seul homme en Europe quiu pense que le Czarovitz soit mort naturellement. On lève les« épaules quand on entend dire qu’un prince de vingt-trois« ans est mort d’apoplexie à la lecture d’un arrêt qu’il devait« espérer qu’on n’exécuterait pas. Aussi s’est-on bien donné« garde de m’envoyer aucun mémoire de Pétersbourg sur cette« fatale aventure (1). »
L’infortuné Alexis a trouvé, longtemps après sa mort, leplus éloquent des avocats, et Pierre un redoutable accusateur.La lecture de Y Histoire de Russie prouve malheureusementque le comte Chouvalof a découvert ultérieurement, ailleurs,certes, que dans les archives de Saint-Pétersbourg, des argu-ments propres à ébranler la conviction du plaidant et à le fairechanger d’avis. Mais plaidoyer et acte d’accusation restent; ilsseront éternellement, vis-à-vis de ce procès, l’expression dela conscience publique, et Pierre en portera éternellement lepoids.
Je reconnais volontiers qu’il est de taille à ne pas fléchirsous le fardeau.
Il a tué son fils. A cela pas de justification possible. J’airepoussé et je repousse encore l’argument de la nécessité poli-tique, invoqué par la défense. Un fait y répond : Pour n’avoirpas voulu de ce fils comme héritier, Pierre a laissé son héri-tage à qui? A l’inconnu. Catherine l’a ramassé dans uneintrigue de cour. Pendant un demi-siècle la Russie sera livréeaux aventures et aux aventuriers. Voilà pour quel résultat legrand homme a fait travailler ses bourreaux. Mais il a étégrand et il a fait la Russie très grande. C’est sa seule excuse.
(1) OEuvreSj t. XII, p. 255.