LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND.
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la présidence du Collège de la guerre, à cause de ses dépré-dations, précipitaient le progrès du mal en irritant le malade.Et il continuait à se dépenser sans mesure. Il traitait d’ânesbâtés et renvoyait à coups de doubina ses médecins, l’AllemandBlumentrost et l’Anglais Paulson, qui lui prêchaient la modé-ration. En septembre 1724, le diagnostic de sa maladie se pré-cisait : c’était la gravelle, compliquée d’un ressouvenir d’af-fection vénérienne mal guérie. Il souffrait de violentesdouleurs de reins, il rendait « une pierre assez grosse », etquelques jours après « des morceaux de matière corrompue » .Des tumeurs paraissaient aux cuisses et sunnuraient (1). Toutcela ne l’empêchait pas d’aller le mois suivant visiter les tra-vaux du canal de Ladoga. II passait là des nuits très froidessous la tente, plongeait à cheval dans des marécages glacés (2).Son inspection terminée, il courait aux forges d’Olonets, puisaux usines de Staraïa Roussa, et y faisait la besogne d’unouvrier. Enfin il s’entêtait à retourner à Pétersbourg par eau,en plein novembre. En route, près de la petite ville de Lahta,il voit un bâtiment échoué et des soldats à bord en une situa-tion périlleuse. Il y court, se met dans l’eau jusqu’à la cein-ture. L’équipage est sauvé, mais il rentre dans sa capitale avecune violente fièvre et se couche pour ne plus se relever. Uneponction, conseillée par le médecin italien Lazarotti, est dif-férée jusqu’au 23 janvier, et, opérée alors par le chirurgienanglais Horn, n’a pour effet que de révéler un état désespéré.
Pierre meurt comme il a vécu, succombant à la peine, maisayant une fois de plus sacrifié son métier de souverain à samanie de manouvrier. Ce qu’il y a eu toujours d’héroïquementexcessif, d’irréfléchi et de disproportionné dans l’ubiquité deson effort s’est manifesté une fois de plus au terme de sa car-rière. Toujours il a perdu de vue cette vérité que l’héroïsme
(1) Campredon, 30 septembre 1724. Aff. étr. de France. Ricuter, dans sonHistoire de la médecine en Russie (t. III, p. 84-94), nie les complications d’ori-gine syphilitique, mais il n’a d’autre autorité à invoquer que celle de l’anecdotierStaehlin.
(2) Biographie de Munich ; Büschings-Magazin, t. III, p. 401.