LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND.
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III
Ce n’est pas sans appréhension que j’aborde cette partiecomplémentaire de ma tâche. Au pied du mausolée où, lejour des funérailles, ont reposé les restes de l’homme le plusennemi du repos que la terre ait jamais porté, une inspirationingénieuse a placé l’image symbolique d’un sculpteur et d’unefigure inachevée que son ciseau a fait sortir d’un bloc demarbre. Une inscription latine y a ajouté ce commentaire em-preint d’une naïve sincérité :
« Que l’antiquité se taise; qu’Alexandre et César lui cèdent« le pas. La victoire était aisée à des conducteurs de héros,« commandant à des troupes invincibles; mais Celui qui ne« se reposa que dans la mort a trouvé dans ses sujets non des« hommes avides de gloire ou habiles dans l’art de la guerre,« ou ne craignant pas la mort, mais des brutes à peine« dignes du nom d’hommes, et il en a fait des êtres civilisés,« bien qu’ils fussent semblables aux ours leurs compatriotes,« et bien qu’ils se refusassent à être instruits et policés par« lui. (1). »
Dix ans plus tard, ce premier jugement de la postérité étaitrévisé au tribunal d’un juge compétent, certes. Le princeroyal de Prusse, le futur Frédéric le Grand, écrivait à Voltaire :n Des circonstances heureuses, des événements favorables et« l’ignorance des étrangers ont fait du Tsar un fantôme héroï-« que; un sage historien, en partie témoin de sa vie, lève un« voile indiscret et nous fait voir ce prince avec tous les« défauts des hommes et avec peu de vertus. Ce n’est plus cet« esprit universel qui connaît tout et qui veut tout approfon-« dir, mais c’est un homme gouverné par des fantaisies assez
(1) Galitzine, Mémoires, p. 118.